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Puziloï et Barzilaï

Comme tout le monde, j’ai la mémoire habitée par des mots qui se ressemblent et n’ont rien à voir. C’est un phénomène courant, rarement mortel, mais embarrassant.

Je suis allé à Izumo, au Japon, voir les temples. Le mot Izumo me rappelait sans cesse le vers de Mallarmé : Je t’apporte l’enfant d’une nuit d’Idumée : Idumée – Izumo. C’était idiot, mais les deux mots restaient collés. Une hantise mineure.

Un autre exemple, aussi absurde, est celui de Puziloï et Barzilaï. Je vais raconter aussi. Il ne fait aucun doute que les interprètes des rêves découvriraient là je ne sais quoi.

Je leur laisse volontiers ces rimes, miettes tombées de la table des langues, comme disait Reuchlin. Car c’est d’elles qu’il s’agit.

Je t’apporte l’enfant d’une nuit d’Idumée !
Noire, à l’aile saignante et pâle, déplumée,
Par le verre brûlé d’aromates et d’or,
Par les carreaux glacés, hélas ! mornes encor
L’aurore se jeta sur la lampe angélique (…)

Mallarmé, né en mars 1842, a écrit ceci début 1865. Il est alors jeune professeur d’anglais au lycée de Tournon (Ardèche). On peut voir dans ces vers la nécessité de profiler une prose tourmentée dans un destin poétique.

Des commentateurs expliquent (je vais éclairer l’histoire dans un instant) qu’il s’agit d’Hérodiade, petite-fille d’Hérode le Grand qui fut, selon deux évangiles, responsable de la mort de Jean le Baptiste ; parce que cette Hérodiade était le thème d’un poème alors en gestation du même auteur ; Hérodiade était supposée être née en Idumée, nom grec de l’Edom biblique. D’autres critiques suggèrent que, puisque ce fameux poème a pour titre ‘Don du poème’, l’enfant n’est autre que le poème lui-même.

L’hypothèse selon laquelle ‘l’enfant’, dans je t’apporte l’enfant, est le poème paraît attrayante, mais rend encombrant le déferlement d’images qui suit. L’hypothèse selon laquelle il s’agirait d’Hérodiade (l’enfant serait Salomé, la fille d’Hérodiade ?) justifie peut-être davantage l’or, les plumes et autres aromates à la mode. L’idée que l’auteur voie son poème comme une Salomé transposée, une sorte de nymphette dangereuse, a tout pour plaire. On pense aux tableaux spectaculaires de Gustave Moreau.

Gustave Moreau, 1877, L’Apparition (détail). Érotique et sanglant : un rendez-vous ?

Deux évangiles1 racontent que Hérode, un petit-fils d’Hérode le grand, avait fait arrêter Jean le Baptiste, celui qui avait baptisé Jésus dans l’eau du Jourdain, parce que ce Jean lui reprochait d’avoir épousé Hérodiade, femme de son frère Philippe, procédé illégal. Suit un conte genre Mille et une Nuits où, au cours d’un festin d’anniversaire, cet Hérode fasciné par la danse de la fille d’Hérodiade2, lui promet tout ce qu’elle voudra même la moitié de mon royaume. Cette dernière, chapitrée par sa mère, demande la tête de Jean. Très embêté, Hérode ne peut qu’accomplir sa promesse.

Le prestige de Mallarmé, plus tard (Le tableau de Moreau est de 1877, l’Hérodiade de Massenet de 1884), allié à son obscurité, a provoqué des gloses multiples. Le premier vers du poème doit sans doute sa célébrité au fait qu’on peut le comprendre, à son ambiguïté et à son rythme de cascade bienveillante.

Parmi les sites anciens des cultes shinto très fréquentés par les Japonais, Ise et Izumo rivalisent. Izumo, 出雲, est le nom ancien de la région, auj. préfecture de Shimane. La petite ville qui s’appelle Izumo depuis 1941, était auparavant le village de Kizuki, et le nom officiel des temples est Izumo-no O-yashiro. Le nom d’Izumo domine tout cela parce que Izumo revient souvent dans les mythes du Japon ancien3.

A Izumo. On dirait des poissons.

Strange tales of gods, of monsters, of speaking animals, and caves through which entrance to Hades is obtained.4
D’étranges contes de dieux, de monstres, d’animaux qui parlent, et de cavernes donnant accès aux Enfers.

Basil Chamberlain expliquait que deux personnages se retrouvent dans les contes liés à Izumo, Susanô5 et un de ses descendants Ônamuji (ou : Ôkuni-nushi ‘maître de la noble terre’). Ce dernier reçut plus tard un envoyé divin, lui enjoignant de laisser son royaume, le pays d’Izumo, à un descendant de la sœur de Susanô, la célèbre Amaterasu (vénérée à Ise) ; ce descendant d’Amaterasu sera la souche, dit-on fermement, de la lignée impériale. Ônamuji obtempère, à condition qu’on lui construise un temple –aujourd’hui l’ensemble célèbre des temples d’Izumo.

Barzilaï est le nom de famille ou de lignée de plusieurs personnages importants du judaïsme médiéval, le plus célèbre étant peut-être Judah ben Barzillaï, qui a été actif en Andalousie autour de 11006.

Ce nom est au point de rencontre de deux séries. Dans le Talmud, la forme Bardelâ, ברדלא, est le nom de plusieurs personnages, parfois écrit בר דלא car formé avec bar, le mot araméen ordinaire pour ‘fils’ (équivalent de l’hébreu ben et de l’arabe ibn) et le nom biblique Delayah7. La forme ברדליא, Bardelyâ8 est le nom d’un village ; ainsi Yehudah ben Pazi est-il dit דבר דליא ‘de Bar-Delyâ’ ou encore דברזילה ‘de Barzilah’9.

Ce qui amène à la seconde série. En hébreu biblique, barzèl signifie ‘le fer, un instrument en fer’. Le terme existe en phénicien, en araméen souvent parzèl, en akkadien parzillu, et en arabe où c’est certainement un emprunt aux langues précédentes. Le mot est assez fréquent dans la Bible, où dans certains cas il semble désigner le minerai de fer10. En grec dans la Septante, il est généralement traduit par sidēros ‘fer’, mais en grec aussi le mot pour ‘fer’ est certainement un emprunt à une autre langue.

Notre Yehudah ben Barzilaï médiéval était sans doute un personnage important, puisqu’il a été ensuite beaucoup cité, mais de son œuvre en propre il ne reste pas grand-chose. L’ouvrage de lui qui subsiste est un commentaire au Sèfèr Yeṣirah ‘le Livre de la création’ qui n’enthousiasmait pas Schechter et Ginzberg11.

4. Puziloi

La création de Thais puziloi. Nous sommes en 1872.

Au Japon, il existe deux jolis papillons assez proches l’un de l’autre (et de certains de chez nous !), qui sont aujourd’hui appelés Luehdorfia japonica et Luehdorfia puziloi. Le nom de genre Luehdorfia a été imaginé par l’entomologiste Carl Crüger en 1878 pour remercier un de ses correspondants, Carl Friedrich Lüdorf, qui était allé au Japon en 1854. Ce groupe de papillons avait d’abord été rangé dans le groupe des Thais12

En haut, Luehdorfia japonica, espèce japonaise. Au milieu Luehdorfia puziloi, espèce répandue en Asie orientale. En bas, Sericinus montela, le mâle à droite, la femelle à gauche. Ce dernier fait la transition entre les Papilio du type machaon ou xuthus, et les Thais puis les Apollo.

Notre papillon s’est donc d’abord appelé Thais puziloi. Il a été décrit par Nicolas Erschoff dans un article en français, reproduit plus haut, des Horae ‘Heures’ de la Société entomologique de Russie, en 187213 :

Agrilus smaragdinus.

Ce charmant Thais (…) habite les environs du fleuve Oussouri, où il a été découvert au nombre de six exemplaires vers le milieu d’Avril par Mr. M. Pouzilo, zélé entomologiste auquel je le dédie.

Le nom de Pouzilo n’apparaît pas souvent. On le retrouve dans une notice de 187414 sur un Aphodius par F. de Solsky, qui donne pour sa trouvaille deux sites explorés par Pouzilo : les vallées des rivières Souyfoun et Léfou. Puis en 1876 à propos d’un Bupreste Agrilus smaragdinus, ci-contre à gauche, décrit par Solsky et trouvé par Pouzilo, along the banks of the Souyfoun River near Vladivostok ‘sur les rives de la Souyfoun près de Vladivostok’15. Souyfoun est le nom chinois, probablement adapté du mandchou, de la rivière Suifen he 绥芬河, dite auj. Razdolnaja Раздольная en russe. Le -i à la fin de pouziloi, nom d’espèce de notre papillon, est la façon normale ici d’indiquer que Pouzilo est un nom propre16.

Ces rapports subreptices entre des noms, fantaisies de la mémoire, qui se tracent en chacun de nous, sont personnels. Les noms tiennent à nos rencontres, à nos lectures (qui sont aussi des rencontres), aux hasards. D’ordinaire, nous sommes peu dépendants des dictionnaires de rimes que semble avoir exploités Mallarmé, jusqu’aux -or et aux -yx de ses sonnets acrobatiques.

Guillaume Apollinaire en 1911.

Il s’agit de rimes ou d’assonances parce qu’en français les fins de mots portent un accent tonique et ont été valorisées dans la poésie, jusqu’à nos jours. C’est différent dans les langues germaniques, où la syllabe tonique est souvent au début, et où la tradition (avant l’influence française…) mettait en valeur les débuts de mots.

Bien sûr, il y a Apollinaire, qui sait faire les deux : Et nous apprîmes à rire / Nous partîmes alors pèlerins de la perdition / A travers les rues à travers les contrées à travers la raison17 ; après quoi nous aurons des poèmes d’Aragon : Roule au loin roule train des dernières lueurs / Les soldats assoupis que ta danse secoue18.

Dans son introduction à une traduction19 du Beowulf, l’épopée en vieil anglais, J. R. R. Tolkien avait proposé en anglais moderne la traduction d’un passage (vv. 210-214). Je simplifie sa notation, et je surligne les mots avec consonnes initiales :

Time passed away.         On the tide floated
under bank their boat. In her bows mounted
brave men blithely.         Breakers turning
spurned the shingle.      Splendid armour
they bore aboard,           in her bosom piling (…)

Ce que la traduction d’André Crépin, sur le texte original, ne peut rendre :

Après quelque temps, on vit le navire sur les flots,
le bateau à l’abri de la falaise. Les guerriers sans hésiter
montèrent à bord. Les courants tourbillonnaient,
mer contre sable. Les hommes portèrent
au creux du bateau les armes étincelantes (…)

Les langues latines ont valorisé l’assonance ou la rime, alors que les langues germaniques ont entendu l’écho des initiales comme une harmonie naturelle.

Conclusion

Ce qui nous retient, c’est le poids des mots qui, à notre insu souvent, mais aussi en fonction des habitudes linguistiques, se font une place dans le manteau de nos songes.

Il sont bienvenus, parce qu’ils sont souvent amusants.

Les miettes dont il est question dans l’Introduction viennent d’une phrase de Jean Reuchlin destinée à son frère, en 1506, sur son apprentissage du grec : ‘j’ai reçu le grec petit à petit, comme des miettes tombant de la table du maître.’20

NOTICES des images. (1) Jardin Ritsurin à Takamatsu, Japon, avril 2026. Acte 1. (2) Stéphane Mallarmé, Poésies, Gallimard, coll. NRF Poésie. Ce livre est de 1992 ; il reprend une partie de l’édition de la coll. Pléiade, par Bertrand Marchal. (3) L’un des nombreux tableaux (dessins, esquisses etc.) de Gustave Moreau (1826-1898) sur le thème de Salomé dansant. Source de l’image. Acte 2. (4) Ensemble shinto à Izumo. Le grand temple est celui, plus élevé, qu’on aperçoit par derrière. On le reconstruit tous les 60 ans environ. Moins parce qu’il serait en mauvais état que parce qu’il faut entretenir la compétence des maîtres d’oeuvre et des ouvriers. Photo d’avril 2026. (5) A Izumo, avril 2026. Acte 3. (6) Jardin Ritsurin à Takamatsu, Japon, avril 2026. Acte 4. (7) La publication initiale d’Erschoff sur Thais puziloi, où Puzilo est cité. Accessible ici. (8) Dans le manuel japonais (2024) de ENJU Masashi, p. 15. Page de l’éditeur, en anglais. (9) La photo vient de ce site. Acte 5. Apollinaire. La photo provient d’ici.

  1. Matthieu 14, 3-12 et Marc 6, 17-29. []
  2. Les évangiles ne donnent pas le nom de la fille d’Hériodiade, qui n’est connu que par Flavius Josèphe, Antiquités judaïques, XVIII, 5, 4. Josèphe ne parle pas de l’épisode. []
  3. Le seul rapport administratif ancien qui nous soit parvenu entier est le Izumo no kuni fudoki, daté de 733 et dont l’ancienneté semble solide. Voir le Dictionnaire historique du Japon, IX, lettre I, n°235, 1983. []
  4. Chamberlain & Mason, 1901, Hand-book of Japan, p. 431A. []
  5. Dans le Kojiki, ce dieu est nommé (Take-haya-)susa-no-wo-no-mikoto. Voir la trad. Chamberlain dans l’ed. Tuttle 1981 (1906), p. 50-51. []
  6. Le nom de Barzilaï, comme nom de famille, est encore porté de nos jours []
  7. Qui est déjà un nom propre composé, formé comme tant de noms propres avec l’élément –yah ‘dieu’ et ici le verbe dalah ‘tirer (de l’eau)’. La formation est étonnante en ce sens que le nom propre Delayah ‘Dieu a tiré (du puits)’ : Ezra 2, 60 cf. Neh 7, 62 ; Neh 6, 10 ; 1Chr 3, 24. Il existe aussi une formation pronominale Delayahû : ‘Dieu l’a tiré’. []
  8. Parfois ברדליה Bardelayah. []
  9. Ces détails onomastiques proviennent du Dictionary of the Targum, the Talmud Babli and Yerushalmi, and the Midrashic Literature de Marcus Jastrow. []
  10. Deutéronome 8, 9 ; Job 28, 2. []
  11. Solomon Schechter (1847-1915) et Louis Ginzberg (1873-1953) sont deux rabbins érudits. Ils ont rédigé l’article ‘Judah ben Barzilai’ dans la Jewish Encyclopedia, accessible ici. Les articles Wikipedia sur Judah ben Barzillai les reprennent souvent mot pour mot ; ils devraient signaler clairement les citations. Cyril Aslanov retrouve des termes assez semblables à ceux de Schechter & Ginzberg dans son introduction élogieuse à la traduction du Sèfèr Yeṣirah par Charles Mopsik. Il écrit : ‘il court-circuite délibérément la gangue pesante des commentaires et des sur-commentaires. Ceux-ci n’ont fait que projeter sur le petit texte nu du Sefer Yeṣirah les préoccupations des époques où ils ont été commis.’ Dans Charles Mopsik, 2004, Chemins de la cabale, intro. de C. Aslanov pp. 382-384 ; trad. de Ch. Mopsik pp. 385-400. []
  12. Dont j’ai raconté un peu l’histoire dans un autre billet ‘Pour Thais‘. []
  13. La contribution d’Erschoff dans les Horae Societatis Entomologicae Rossicae, variis sermonibus in Rossia usitatis editae [Heures (ou Compte rendus) de la Société entomologique de Russie, publiée dans diverses langues qu’on utilise en Russie] est accessible ici. []
  14. Coleopterologische Hefte, vol. XII, 1874, p. 13-14. Consultable ici. []
  15. Mention dans un article de W.S. Fischer ‘Buprestid beetles from the Maritime Province of Siberia’, p. 4, qui renvoie à Solsky, Horae Soc. Entomol. Rossi. XI, 1876, 279-280. []
  16. On en trouvera facilement des dizaines d’exemples, pour les plantes, dans Etymologia botanica, le dictionnaire de Michel Chauvet. []
  17. Dans ‘Poème lu au mariage d’André Salmon’. []
  18. Dans ‘Tu n’en reviendras pas’. []
  19. Par Clark Hall & Wrenn : Beowulf and the Finnesburg Fragment, A Translation into modern English Prose by John R. Clarck Hall. New edition, completely revised with notes and an introduction by C. L. Wrenn. With prefatory Remarks by J. R. R. Tolkien. Goerge Allen & Unwin, 1972 (1911), revised ed. 1940, 1950. []
  20. Linguam graecam frustillatim et quasi micas de mensa domini cadentes accepi. La phrase se trouve dans l’avant-propos de Reuchlin au livre III de son De rudimentis hebraicis, ed. 1506, p. 548, voir par exemple ici sur Gallica. Ces avant-propos du De Rudimentis hebraicis ont été édités par L. Geiger, 1875, Johannes Reuchlins Briefwechsel, p. 96, accessible ici. C’est une allusion à un dialogue entre Jésus, qui jusque là ne voulait intervenir que pour les siens, et une Cananéenne, Matthieu 15, 26 sqq. : ‘Il n’est pas bon de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens. Elle dit : Si Seigneur, car même les petits chiens mangent des miettes qui tombent de la table de leurs seigneurs.’ Cf. Marc 7, 26-29. On trouve aussi dans le texte original en grec le même mot pour ‘maître’ (kurios) quand la Cananéenne s’adresse à Jésus et quand elle parle des maîtres qui mangent. []
François Jacquesson
François Jacquesson

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
François Jacquesson (30 mai 2026). Puziloï et Barzilaï. Caramel. Consulté le 13 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16asu


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