
Au début des années 1970, un livre rédigé par Brent Berlin et Paul Kay crée beaucoup d’émotion. Alors que les ethnologues et linguistes, en France au moins, considèrent que chaque culture a élaboré historiquement ses propres repères, Berlin & Kay expliquent que pas vraiment : toutes suivent un chemin analogue, et divergent ensuite.
Ils ont étudié la distribution des noms donnés aux couleurs dans de nombreuses langues. Selon eux, certaines langues en ont peu, d’autres beaucoup. Ils constatent que quand il y en a peu, ce sont les mêmes couleurs qu’on retrouve, et que sur l’échelle de diversification croissante des noms de couleurs, les langues ont suivi un chemin presque unique.
Un peu comme si les “organes culturels” réagissaient comme les organes biologiques : les mammifères sont très divers, mais leur organisation et leurs membres ont une histoire partagée !
Acte 1. Difficultés

L’ouvrage Basic Color Terms: Their Universality and Evolution date de 1969. Il n’a pas été traduit en français et ne se trouve ni à la Bibliothèque de la Sorbonne ni à la BULAC. Mais on le trouve au Musée de l’Homme, à l’Institut National d’Histoire de l’Art (INHA) et dans plusieurs bibliothèques universitaires.
En fait, l’ouvrage a été mal reçu en France. Il introduisait dans les études linguistiques et ethnologiques une méthode qui paraissait absurde, d’une part en supposant que quelques mots permettaient de cerner les perceptions culturelles, et en suggérant que les organisations culturelles se bâtissaient comme des organismes vivants par complexifications successives, donc à partir d’un modèle unique1. S’ajoutaient à cela des problèmes liés à l’enquête. Qu’est-ce qu’un mot de couleur ‘basique’ ?
Dans ce billet, nous allons tenir compte des modifications, relativement mineures, du propos dans les années qui ont suivi et nous nous baserons sur l’ouvrage d’origine et sur le résumé2, accessible en ligne, qui figure dans les notices et les cartes du WALS, décrites plus loin3.
Acte 2. Basique

Qu’avaient donc écrit Berlin et Kay ? Une part de leur méthode tenait à une réflexion qui vaut aussi en français : il existe dans la pratique d’une langue de nombreuses façons de désigner des couleurs et des nuances, oui, mais il existe aussi des termes plus simples, qui reviennent de façon récurrente parce qu’ils peuvent s’appliquer à des objets très variés. Bien sûr, on trouve des termes comme mauve, incarnat, ocre etc. mais dans l’usage, on trouve surtout une demi-douzaine de termes, à peine plus.

Ainsi, dans la séquence des livres publiés par Michel Pastoureau sur une couleur (même s’il maintient qu’on ne saurait comprendre une couleur sans les autres – voir l’ANNEXE), on trouve, dans l’ordre de publication : bleu, noir, vert, rouge, jaune, blanc, rose. S’il avait commencé par écarlate ou beige, l’enquête aurait un autre sens.
Il est vrai que la langue montre une histoire des termes de couleur. En français, les « vrais mots de couleur », bien intégrés dans la grammaire, sont ceux qui s’accordent et dont on peut former des verbes :

Ce n’est possible que de justesse pour rose (rosir ?)4, et pas pour orange ni marron, qui ne s’accordent pas, parce qu’ils sont dérivés de noms de fruit, et par suite ne forment pas de verbe. Autrement dit, l’usage grammatical conserve (et entretient) le fait que rose, orange, marron ne sont des couleurs que par métaphore ; pour violet, mauve, lilas on peut faire certains accords, mais pas de verbes. Il existe une résistance molle à les traiter tous de la même façon. En ce sens, certains sont plus ‘basiques’, si l’on veut.

Mais c’est un raccourci, même s’il est intéressant. Car, pour en rester au français, la distribution de brun et de marron n’est pas la même. On dira un cirage marron plutôt que brun, et des cheveux bruns plutôt que marron. Si l’on considérait que brun est basique et que marron ne l’est pas, on est obligé de revenir sur son idée.
Berlin & Kay définissent, à partir d’exemples en anglais, ce qu’ils entendent par basic color terms, avec en principe 4 critères. 1. Le terme doit être simple : on ne doit pas pouvoir prédire son sens à partir de ses parties. 2. Il n’est pas une nuance d’une autre couleur. 3. Son emploi ne doit pas être restreint à une petite classe d’objets. 4. Il doit être relativement évident pour les locuteurs, et leur être commun5.

Acte 3. Les mots choisis
D’une langue à l’autre, la gamme des mots de couleur n’est pas la même. Un exemple classique est la gamme du bleu et vert. En français d’aujourd’hui, les deux notions sont, pour l’essentiel, différentes : les herbages sont verts, et le ciel est bleu, et non pas le contraire, même si l’on sait bien que la frontière entre bleu et vert peut être indécise, ou différer un peu d’une personne à l’autre. Dans d’autres langues, bleu et vert, du moins pour certains objets, peuvent se recouper dans un même terme : le ciel sera ‘vert’.

La différence est énorme entre un bleu dense et un bleu clair, par exemple tels qu’on les trouve disponibles sur le site d’Hypothèses, ci-dessus ! On n’est pas étonné que la langue russe, par exemple, ait deux mots distincts pour ‘bleu’, синий sinij et голубой goluboj et qu’elle “voie”, si l’on veut, deux couleurs distinctes où nous voyons du bleu.
Un peu de la même façon mais à l’inverse, nous distinguons en français rouge et roux, surtout pour les cheveux ou les pelages, qui à nos yeux sont rarement rouges. Pourtant, dans beaucoup de langues, en anglais par exemple, on parlera de cheveux rouges sans s’étonner : un mot unique suffira. Le rituel biblique attaché à ce nous appelons en français ‘la vache rousse’ est en hébreu celui de la ‘vache rouge’6 : les traducteurs en français de la Bible hébraïque ont été embarrassés, et ont pensé que pour une vache, on ne pouvait pas dire ‘rouge’.

Ces différences d’une langue à l’autre, même en Europe, peuvent être soulignées par des références frappantes. En russe, le mot ‘rouge’, красный krasnyj est proche parent du mot ‘beau’, красивый krasivyj7, et le mot краска kraska signifie ‘teinture, peinture, couleur’. En espagnol, ‘coloré’ colorado, est un mot pour désigner le rouge ; l’état américain du Colorado doit son nom aux premiers explorateurs, qui étaient espagnols et avaient été impressionnés par les boues de grès rouge du fleuve, qu’ils ont nommé le Colorado.
Bien sûr, ce sont des habitudes sous forme de mots : on peut utiliser les mots sans être entraînés par eux, comme le montrent les gens qui parlent plusieurs langues, ou qui sont sensibles à leur histoire. La Place rouge, à Moscou, semble aujourd’hui porter le mot ‘rouge’ comme un drapeau communiste transposé. Mais la place portait ce nom Krasnaja ploshad’ bien avant le communisme, à une époque où krasnyj signifiait autant ‘beau’ que ‘rouge’, avant que pour ‘beau’ on ne dise plutôt krasivyj, comme on a vu plus haut. L’alliance du ‘beau’ et du ‘rouge’ n’avait aucune coloration politique, et ‘rouge’ marquait le brillant, l’éclat, comme en français la ‘flamme’ dans un oriflamme ou dans flamboyant, ou flambant neuf.
Il est difficile de juger de l’usage des couleurs par les mots de base, si l’on exclut toutes les résonances des usages et des expressions impliquées… sans doute parce qu’ils compliquent l’enquête !
Acte 4. Distribution

Tout cela est bien connu depuis longtemps, et c’est justement dans ces lieux communs sur le vocabulaire des couleurs, que Berlin & Kay voulaient innover. Ils se sont dit : toutes ces observations sur le fait que le sens des mots est complexe, on les connaît, mais on a trop mis l’accent sur le fait que “la signification”, c’est insondable ; pour montrer qu’on peut la sonder, on va recourir aux pratiques de désacralisation classiques : on va compter. Ils écrivent en 1969 :
Il apparaît maintenant que, même si des langues différentes codent des nombres différents de couleurs basiques, il existe un nombre global de 11 couleurs basiques, inventaire clos où puisent les langues diverses, qu’il s’agisse des 11 ou de moins. Ce sont blanc, noir, rouge, vert, jaune, bleu, brun, pourpre, rose, orange, gris.
Ensuite, de façon tout-à-fait inattendue, nous avons trouvé des contraintes strictes en fonction du nombre des couleurs de base dans une langue. 1. Toutes langues ont des termes pour blanc et noir. 2. Si une langue a 3 termes, il y en a un pour rouge. 3. S’il y a 4 termes, il y a alors un terme pour vert ou bien jaune (pas les deux). (…)8
Ils rassemblent peu à peu9 des catalogues de noms donnés aux couleurs dans une centaine de langues, et cherchent quels sont à chaque fois les mots ‘basiques’. Pour ce faire, ils emploient des mots anglais. Ici, je transpose leurs termes en français.


Ils aboutissent donc à leur livre de 1969, qui a été diversement critiqué. L’enquête a continué, (notamment dans la révision de Kay et Maffi 1999) et donne la catégorisation suivante (commentaire au-dessous) :

Les langues avec 3 termes ont toutes la même distribution du champ : blanc est distinct de Rouge-Jaune, qui est distinct de Noir-Vert-Bleu. Dans les langues à 4 termes, il faut distinguer celles (type 1) qui associent Noir-Vert-Bleu comme auparavant, mais distinguent Rouge et Jaune ; et celles (type 2), qui au contraire continuent d’associer Rouge-Jaune mais distinguent Vert-Bleu de Noir. Les langues à 5 termes poursuivent ces deux types : le type 1 distingue Vert de Noir-Bleu, et le type 2 distingue Rouge de Jaune. Les langues à 6 termes poursuivent les dissociations et tombent ensemble d’accord pour distinguer les 6 termes que les analystes avaient choisis au départ.
Voici le nombre des langues repérées pour témoigner de chaque étape :

Afin de souligner le caractère « évolutionnaire » des résultats de leur enquête, nos chercheurs supposent en amont un stade initial à 2 termes (non attesté)10 avec un terme pour Blanc-Rouge-Jaune et un autre pour Noir-Vert-Bleu. Ce faisant, ils témoignent d’une sorte de valorisation des oppositions binaires ; ou de l’idée cachée que les “vraies couleurs” sont le noir et le blanc ?
Acte 5. Diverses critiques

Cette enquête, qui a duré plus de 30 ans, a tenu compte de certaines critiques tout en conservant son cap. La façon la plus facile d’en consulter en ligne les résultats actuels est dans le World Atlas of Language Structures (WALS), ch. 132-13511.
Les critiques les plus évidentes sont de plusieurs sortes. Tout d’abord, l’échantillon est maigre, et il paraît difficile de revendiquer un schéma mondial de développement historique alors que certaines étapes sont très peu documentées.
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Ensuite, les langues ne se comportent pas comme des fossiles. Est-il adroit d’utiliser certaines langues comme des témoignages directs de stades anciens d’une évolution ? Il est par exemple concevable qu’il y ait eu des récursions : des langues qui, ayant eu autrefois plus de termes, en ont réduit la variété – auquel cas le petit nombre n’est plus un témoignage de primitivité.

Nous avons de nombreux exemples des changements des régimes coloristes. Avant l’industrialisation de la production des vêtements en Europe occidentale, il existait un vaste vocabulaire des couleurs & textures : pour les cols, rebords et revers, ourlets, fourrures, broderies et coutures, sans parler des coiffes et chapeaux, qui a disparu du lexique courant. L’usage du mot feutre diminue depuis l’Après-guerre.

Des mots comme bistre, écru, grège, pourpre, sépia ont presque disparu du vocabulaire, et même dans le vêtement ne se maintiennent que plus ou moins ; beige est devenu plus rare, crème moins fréquent. Des termes assez courants dans les mêmes contextes comme lie de vin ou gorge de pigeon, mordoré, se sont effacés. Certains reviendront peut-être.

Inversement, des pans entiers des “couleurs urbaines”, qui se disent en employant comme termes de couleur des termes de matière comme brique, goudron, charbon, tuile, ardoise, terre, fumée, suie, sable, sans parler des noms de métaux comme or, argent, bronze, zinc, fer, cuivre ou rouille, doivent-ils être évacués parce qu’ils ne s’appliquent qu’à un registre particulier ? En décidant qu’il ne s’agit pas de “couleurs basiques”, on fait un choix discutable, et on introduit un biais qui va à l’encontre des descriptions sociologiques et historiques.
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La question peut se formuler ainsi. Pour montrer qu’une couleur est ‘basique’, il faut montrer qu’elle peut contraster avec d’autres dans un même contexte ; si certains termes ne s’emploient que sur certains supports (tissus ou pelages ; murs ou sols), leur valeur contrastive réduite les empêche d’être ‘basiques’. Mais si ‘rouge’ peut être basique pour distinguer une pomme rouge d’une jaune ou d’une verte, l’est-il encore pour le contexte réduit du vin rouge et du vin blanc ? Un même terme peut donc être basique sur certains supports, et ne pas l’être ailleurs.

C’est ce qui explique que le lexique des couleurs, dans une même langue, puisse être si différent selon l’activité professionnelle. Les éleveurs développent un vocabulaire riche pour distinguer les pelages de leurs bêtes. On s’aperçoit en étudiant ce vocabulaire qu’il n’est pas réduit aux couleurs mais se complique des motifs comme taches et rayures, ou l’éclat et les reflets12. On pourrait bien sûr prendre des exemples dans les métiers de la mode, ou de l’éclairage.
Cela porte à discuter la notion de ‘couleur basique’. Dans de nombreuses sociétés, l’emploi des termes de couleur est lié aux supports, aux matières. Privilégier ceux qui sont désengagés des matières, ne reflète-t-il pas un statut des couleurs propre à l’ère industrielle, où peinture et teinture s’efforcent de s’appliquer à tous les supports, les bols en céramique, les seaux en plastique ?
Les couleurs ont une histoire, impliquée dans le technique et dans le social.
Acte 6. Pourtant, l’entreprise mérite considération

Malgré ses défauts évidents, que nous ne sommes pas les premiers à souligner, l’enquête impulsée par Berlin & Kay a son intérêt, même par ses points aveugles.
Comme assez souvent, ces études qui prétendent tout renouveler font en fait autre chose. Leurs biais méthodologiques, souvent dus à la hâte d’innover, “d’être différent”, l’espèce d’esprit “américain” qui veut constamment “briser les frontières” dans un remake de l’esprit conquistador, tout cela est facile à mettre en évidence. Et c’est loin d’être toujours un défaut. Car ce que les Européens voient parfois comme une pénible naïveté a aussi ses mérites. Même quand ils se trompent, Berlin & Kay désignent de vraies questions.
La possibilité de colorer facilement certains matériaux généralise l’emploi de certains termes de couleur. Les conditions de production des objets (comme sur les plastiques, les carrosseries, les carreaux de salles de bain etc., mais aussi les crèmes et les cosmétiques) a un rapport avec la nécessité de les distinguer par la description coloriste. Les catalogues de rouge à lèvres débordent très largement le “rouge”, déploient massivement les roses, et démultiplient les nuances, comme on voit ci-contre à droite. Les fleuristes et horticulteurs ne sont pas en reste, depuis longtemps pour les tulipes, les roses, et beaucoup d’autres groupes. Il s’agit de susciter la curiosité, de diversifier les produits pour augmenter la vente.
L’enjeu est donc plus intéressant que ce que Berlin & Kay avaient prévu, quand ils pensaient que les termes généralistes étaient une notion simple. Les termes généralistes changent à travers l’histoire, selon les cultures ou les dispositifs techniques. En Europe, certains termes longtemps décisifs (comme pourpre) ont à peu près disparu tandis que d’autres ont surgi (comme rose). Michel Pastoureau explique que le grand essor du “bleu” n’est guère antérieur au Moyen Âge central, au XIIIe siècle, et est lié au développement sans précédent du culte marial. Il a fait des observations analogues, mais bien sûr dans une autre chronologie, à propos du rose.
Certains contrastes sont plus anciens que d’autres, et les architectures esthétiques anciennes ont parfois persisté, parfois se sont transformées, ou ont disparu. Le défaut de l’évolutionnisme du projet de Berlin & Kay est de croire qu’un stade plus avancé remplace le moins avancé en s’en nourrissant, et que donc on ne retrouvera les stades simples que dans des cultures archaïques – dont justement les langues ne sont pas les témoins les plus fiables. Les historiens des sociétés voient plus juste en montrant qu’une société est traversée par plusieurs temporalités à la fois, que certains traits sont anciens, valent sur “la longue durée”, tandis que d’autres moins, et que d’autres sont récents. Les langues reflètent tout cela, en fonction des gens qui parlent. Nous vivons dans plusieurs durées.
Conclusion
Il est vrai que rouge, blanc et noir forment une sorte de triade archaïque, qu’on retrouve dans de nombreuses circonstances. Blanc / noir forme un contraste de luminosité, blanc / rouge un contraste d’intensité, et les deux axes se combinent souvent. Mais s’agit-il alors de couleurs ?
Il semble que les “couleurs” naissent à mesure qu’elles s’émancipent de ces oppositions fondamentales, qui visaient autre chose. Les couleurs prennent sens quand elles parviennent à désigner et distinguer les aspects, le “superficiel” ; quand on cesse de les convoquer dans de terribles instances.
Alors, ces mots deviennent des “mots de couleur”, rejoignent ce dont ils parlent, les objets du monde, la variété des supports, le rugueux et le lisse, le rêche, le poilu, le creux et la surface, dont ils s’émancipent en effet, tout en courtisant les lieux où ils sont nés.
On aurait tort de croire trop vite que les mots parlent tout seuls.

ANNEXE. L’opinion de Michel Pastoureau
On la trouve dans un livre récent d’entretiens, L’Imaginaire est une réalité, Ed. Seuil, p. 70-71. Laurent Lemire demande à notre auteur : Les différentes couleurs ont été catégorisées à différentes époques ? Et il répond :
Oui, cette construction culturelle s’est faite à des dates et à des rythmes différents selon les sociétés, les latitudes, les climats, les besoins utilitaires, les aspirations symboliques et les préoccupations esthétiques. Selon chaque couleur également : toutes ne sont pas nées en même temps.
En Europe, dans ce processus lent et complexe, trois grands ensembles paraissent avoir été constitués avant les autres : le rouge, le blanc et le noir. Cela ne veut pas dire que les colorations jaunes, vertes, bleues, brunes, grises, violettes, etc. n’existaient pas, bien évidemment ; on les trouvait en abondance dans l’environnement naturel. Mais ces colorations n sont devenues des « couleurs » – c’est-à-dire des catégories établies socialement et pensées de manière abstraite – que plus tard, parfois bien plus tard (le bleu par exemple). C’est du reste pourquoi, jusqu’à des dates avancées, cette triade rouge, blanc, noir a conservé dans de nombreux domaines une force lexicale et symbolique supérieure aux autres couleurs. Et le rouge peut-être plus encore que le blanc ou le noir.
C’est en effet la première couleur que l’homme européen a fabriquée puis maîtrisée, d’abord en peinture, dès le Paléolithique, plus tard en teinture, au Néolithique. C’est la première également qu’il a associée à des idées stables et récurrentes, jouant un rôle essentiel dans la vie en société : la force, le pouvoir, la violence, la beauté, l’amour. Cette primauté du rouge explique aussi pourquoi dans certaines langues c’est le même mot qui signifie « rouge » et « coloré », et dans d’autres « rouge » et « beau ». Peu à peu, le blanc et le noir se sont ajoutés au rouge pour constituer une première triade autour de laquelle se sont construits les plus anciens systèmes de la couleur. Les mythologies, la Bible, les contes et les légendes, la toponymie, l’anthroponymie et surtout le lexique en fournissent divers témoignages.
En Europe, le vert et le jaune n’ont rejoint cette triade primitive que dans un deuxième temps, à des dates variant selon les cultures mais rarement antérieures à l’époque gréco-romaine. Quant au bleu, il ne semble être devenu une couleur à part entière, définitivement placée sur le même plan que les cinq autres, qu’au cœur du Moyen Âge chrétien. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’existait pas auparavant, mais il ne regroupait pas encore ses diverses colorations en un ensemble unique et cohérent, abstrait de ses occurrences et contraintes matérielles.
Chaque couleur a son histoire, ses rythmes, ses emplois, ses significations. Mais inversement, aucune ne peut guère être étudiée isolément. A partir du Moyen Âge, tout ce qui fait que le rouge est le rouge dépend du noir, du blanc, du jaune, du vert, du bleu. Une couleur ne vient jamais seule.

NOTICES des images. Introduction. (1) Cryptomeria japonica ‘Cèdre du Japon’, à Ise, avril 2026. L’image illustre la difficulté de dire une couleur sans tenir compte de son support. Acte 1. (2) Une édition récente des Basic Color Terms, CSLI Publications, Coll. The David Hume Series, 1999 (1991). Cette édition compote une préface (1991) des deux auteurs qui expliquent qu’au vu des développements de l’enquête depuis la publication initiale (1969), ils ont préféré ne rien changer au texte, tout en augmentant (p. 173-189) la bibliographie, compilée par Luisa Maffi. Acte 2. (3) Couleurs végétales, en excluant les floraisons. Chacun sait qu’elles sont très variées, y compris pour les “herbes”. La photo a été prise à la Villa impériale de Katsura, à Kyôto, le 6 mai 26. (4) Les 7 ouvrages publiés par Michel Pastoureau aux Ed. du Seuil. Depuis Bleu (2000) jusqu’à Rose (2024). Chacun d’eux connaît aussi des versions en coll. de poche. (5) Le cliché provient de ce site. Acte 3. (6) Gustave Caillebotte, 1877, Portraits dans un intérieur (détail). Le tableau figurait à l’exposition ‘Regards d’un collectionneur’ (collections d’Oscar Ghez), au Centre Caumont, à Aix-en-Provence. (7) Le choix des couleurs ‘de base’ pour les fonds de titres et d’intertitres, sur OpenEdition. Dans un second temps, il est possible d’apporter des nuances. (8) Jeanne Hébuterne, 1916, Autoportrait (détail). Provient de la même collection que le tableau de la notice 6. Acte 4. (9) Le tableau de Chabaud provient de la même collection que les deux précédents, et la photo a été prise aussi lors de ma visite de l’exposition, en février 2026 à Aix-en-Provence. Acte 5. (10) Nuages dans le ciel de Vincennes, mai 2026. (11) Piazza Navona, fontaine des fleuves. Janvier 2026. (12) La photo, prise début mai 2026, est de mon amie Pascale Devriese, que je remercie. Acte 6. (13) Ce sommaire des collections de rouge à lèvres provient de ce site. On remarque que les domaines les plus riches sont le rose (141 produits) devant le rouge (136), ensuite le marron et le beige.

- Voir le paragraphe d’introduction, reproduit ci-dessus. [↩]
- Mais nous avons consulté le livre. [↩]
- L’ouvrage a donné lieu en France, dans les milieux spécialisés, à de nombreux débats. Le laboratoire du CNRS auquel j’ai longtemps appartenu, le LACITO, parce qu’il a rassemblé des linguistes et des anthropologues, était un lieu favorable pour les problèmes posés, et pour les débats. Nous n’allons pas ici parcourir cela parce que nous constatons que les dossiers trop épais perdent rapidement tous leurs lecteurs ; nous allons au contraire essayer de concentrer l’argumentaire, avec des exemples qui soient compréhensibles par tous. [↩]
- Mais comme adjectif, le mot s’accorde au pluriel. Dans le passage de Salammbô cité dans ‘Le choix du falmant rose‘, par exemple. [↩]
- Voir l’édition citée, p. 5-6. Ils ajoutent plus loin que les mots qui servent à désigner des couleur tels que gold ‘or’, silver ‘argent’, ash ‘cendre’ ne sont pas basiques. Ils expliquent qu’ils ont travaillé avec des nuanciers de 329 unités, en demandant aux gens d’indiquer les noms des zones de couleurs. [↩]
- Le rite est décrit en Nombres, ch. 19. L’hébreu dit parah adummah ‘génisse rouge’ ; la Septante traduisait damalin purran où l’adjectif purros n’est pas le mot ordinaire pour ‘rouge’ et concerne soit les cheveux ou toisons, soit la couleur du fameux plat de lentille (Genèse 25, 30). [↩]
- Pour ‘beau’ on dit souvent прекрасный prekrasnyj, et comme on verra plus loin, krasnyj signifiait autrefois à la fois ‘beau’ et ‘rouge’. [↩]
- It appears now that, although different languages encode in their vocabularies different numbers of basic color categories, a total universal inventory of exactly eleven basic color categories exists from which the eleven or fewer basic color terms of any given language are always drawn. The eleven basic color categories are white, black, red, green, yellow, blue, brown, purple, pink, orange and grey. A second and totally unexpected finding is the following. If a language encodes fewer than eleven basic color categories, then there are strict limitations on which categories it may encode. The distributional restrictions of color terms across languages are: 1. All languages contain terms for white and black. 2. If a language contains three terms, then it contains a term for red. 3. If a language contains four terms, then it contains a term for either green or yellow (but not both) (…). Edition citée, P. 2. [↩]
- En 1969, au moment de la première publication, leur échantillon est de 98 langues. [↩]
- Dans le livre de 1969, p. 23-25, ils présentent le cas de la langue Jalé, exposé par K.-F. Koch, qui n’aurait qu’une opposition binaire. Cette langue est parlée en Nouvelle Guinée. [↩]
- Le World Atlas of Language Structures ne se limite pas aux couleurs, mais examine une série importante de traits grammaticaux diversement répartis dans les langues du monde. Chaque point examiné correspond à un petit chapitre et à une carte. On trouve le chapitre 132 ici, et la carte correspondante apparaît si l’on clique en haut à droite sur ‘Related map(s)’. [↩]
- Il existe des études assez nombreuses sur ce sujet. Je me permets de signaler mon étude sur le lexique des couleurs dans la Bible et le Talmud ; on peut le trouver ici. [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
François Jacquesson (19 mai 2026). Un deux trois, Couleur ! Caramel. Consulté le 15 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/168lk
Question de Couleur
Un témoignage amérindien, celui des Wayãpi, sur la question de « couleur ».
Voici une problématique troublante, qui m’a longtemps désorientée : on dressera facilement un nuancier des noms de toutes les couleurs que distinguent et nomment les Wayãpi ; pour autant, on n’obtiendra pas, même auprès de jeunes lettrés francophones autant compétents en leur langue qu’en la nôtre, de terme valant pour le français « couleur ». Le trait intéressant est qu’il ne s’agit pas tant d’un vide, d’un manque, d’une vacance que d’un malaise véritable : « On ne PEUT pas traduire votre mot ‘couleur’ » (énoncé, on l’aura compris, différent de « on ne SAIT pas… »). Je ne pourrai pas dire que je n’avais pas été prévenue : dès 1580 (chapitre XX, colloque), une réflexion de Jean de Léry au sujet du †tupinamba de la baie de Rio m’avait interpelée : « Pas de mot pour ‘couleur’ ; on dit ‘sorte’ : Mara vaé ? ‘De quelle sorte ou couleur ?’ Pegassou-aue, ‘couleur de ramier’ ». Une passionnante discussion entre Jérémie Mata (un de ces jeunes érudits) et moi en juillet 2025 en Bourgogne n’a fait — faute de mieux — que de tourner autour de quarante et une de ces « sortes » — car nous avons bien identifié quarante et un noms de couleurs — . Allant de différence en différence, de nuance en nuance, nous sommes finalement convenus que la « couleur » ne vaut que par la « nuance », le changement d’« aspect » qu’elle procure, la « différence d’état » qu’elle marque entre deux objets ; en wayãpi, on ne parle pas de “couleur” mais de “différence d’aspect” : l’un est d’une sorte, l’autre est d’une autre sorte ; et ce sont ces deux allures différentes qui vont différencier les deux objets.
La langue wayãpi dispose de deux termes, awa et tee. Le premier, awa, peut être rendu par « sorte de, espèce de, nuance de, aspect, manière, disposition, propriété » (ex : iawa leyo wɨla « Ils viennent changer d’aspect, les oiseaux » [= se couvrir de couleurs]). Le second, tee, par « aspect, état ». Chacun marque bien un aspect, un état, une manière d’être, cependant que tous deux restent ancrés dans une optique de changement, d’aspect transitoire (ex : oymote ta « Il va se changer » = [changer de pagne]). Aucun des deux ne saura jamais véritablement signifier ce que le terme français « couleur » recouvre…
Et puisque rien n’est stable, que tout est mouvance, que tout est en devenir permanent, on en revient toujours à l’idée de métamorphose, laquelle reste décidément fondamentale dans la pensée tupi-guarani. Voilà pourquoi un détail, même insignifiant, dans la pigmentation de la robe ocellée d’un jaguar aperçu dans la moiteur ombragée de la grand forêt pourra inciter le chasseur à pencher vers un esprit ayã momentanément métamorphosé en jaguar. D’ailleurs, le raisonnement ne s’arrête pas à la couleur ; une trille dissonante dans le chant d’une perdrix, un pas de côté dans l’allure d’un tapir, l’acrobatie ratée d’un singe atèle dans la canopée éveilleront le même sentiment de prudence chez le chasseur.
Vous avez bien raison de penser que « le domaine des couleurs se sauve à chaque fois qu’on essaie de le coincer ». Laissons-le donc courir…
Merci François, mais uma vez, de faire tilter nos méninges.
Bien amicalement à vous
Françoise