Ressources numériques en sciences humaines et sociales OpenEdition Nos plateformes OpenEdition Books OpenEdition Journals Hypothèses Calenda Bibliothèques OpenEdition Freemium Suivez-nous

Traduire

Nurith Aviv explique d’où vient son prénom, et pourquoi il y a un H à la fin !

En 2011, Nurith Aviv a sorti ‘Traduire’, un film documentaire, où elle écoute et filme dix personnes, dix traducteurs, qui nous parlent de la traduction. Le film les laisse parler dans leur langue, chacun ou chacune, et c’est sous-titré. C’est traduit.

Ces traducteurs parlent de ce qui les passionne dans les textes des cultures juives, anciens, médiévaux, modernes, contemporains ; l’émerveillement de traduire ces textes qu’ils ont jugés merveilleux ou importants – mais aussi comment c’est un travail difficile et révélateur pour eux-mêmes. Ces gens ne se réclament pas d’une religion. D’une culture, oui, mais polyglotte.

Le travail de cinéaste de Nurith Aviv, qui est française, est depuis longtemps reconnu par de nombreux prix. Cela ne l’empêche pas, comme Agnès Varda à qui elle ressemble, de rester modeste.

Acte 1. Les personnages

Le film est visible sur le site : https://nurithaviv.com/

Les dix personnes que nous voyons dans le film (pour une fois, on voit les traductrices et traducteurs !) sont énumérées ci-dessous. Je donne leur nom, leur année de naissance, l’endroit où l’entretien a eu lieu, un sujet principal dans l’entretien – puis la langue de l’entretien, et le repère temporel du début de l’entretien dans le film (version DVD). Le film comporte aussi une introduction et une conclusion.

Sandrick Le Maguer (né en 1970),
à Brest (France). Le midrash. – français. 2’02.
Angel Saenz-Badillos (né en 1940),
à Boston (E.U.). Le temps chez Ibn Gabirol. – castillan. 7’58.
Yitshok Niborski (né en 1947),
à Malakoff (France). Le yiddish et l’hébreu. – yiddish. 14’47.
Anna-Linda Callow (née en 1966),
à Milan (Italie). Agnon. – italien. 20’32.
Sivan Beskin (née en 1976),
à Tel-Aviv (Israël). Léa Goldberg. – russe. 27’22.
Manuel Forcano (né en 1968),
à Barcelone (Espagne). Yehuda Amichai. – catalan. 35’11.
Chana Bloch (née en 1940),
à Berkeley (E.U.). Dahlia Ravikovitch. – anglais. 41’05.
Anne Birkenhauer (née en 1961),
à Jérusalem (Israël). David Grossman. – allemand. 47’55.
Rosie Pinhas-Delpuech (née en 1946),
à Paris (France). Ronit Matalon. – français. 54’12.
Ala Hlehel (né en 1974),
à Acre (Israël). Hanoch Levin ; langue parlée. – arabe. 61’37

Aujourd’hui, le film Traduire se trouve aussi dans un coffret de 3 DVD, avec le livret nommé Une langue, et l’autre, qui contient en particulier la transcription de l’ensemble des 10 entretiens, à la fois dans la langue originale et en trad. française. Le titre de ‘Traduire’ donné au film, possède un sous-titre / titre en hébreu qui est une citation du début de l’épisode de la Tour de Babel : ‘(Toute la terre avait) une même langue et des paroles semblables’.

C’est évidemment un exploit que d’avoir pu réunir ces dix témoignages, les enregistrer dans de bonnes conditions, imprimer dans leur langue ce que ces personnes ont dit, et le traduire… puis trouver un éditeur pour tout cela.

Les traductions des entretiens qui ne sont pas en français ont été réalisées par B. Eisenschitz, Y. Niborski, H. Châtelain, N. Boutros.

Ces dix personnes sont filmées chez elles, tranquillement. Les lieux, extérieurs et intérieurs, sont filmés aussi avec discrétion. Comme on a vu plus haut, les lieux sont différents ; mais les intérieurs le sont peut-être moins : les livres y jouent un rôle considérable. Les rythmes et les tons de ce que racontent et expliquent nos traducteurs ne sont bien sûr pas les mêmes, mais tous disent l’importance de leur rencontre avec les textes dont ils nous parlent : souvent de la poésie ; ou du théâtre, et de la prose aussi. Plusieurs d’entre eux sont aussi des auteurs par ailleurs, en leur nom.

Nous allons choisir quatre d’entre eux.

Angel Saenz Badillos raconte (en castillan)1 comment, dans la ville de Grenade à l’époque médiévale, aux XIe et XIIe siècles, ont vécu des poètes juifs d’expression hébraïque : Samuel ha-Naguid, qui a été vizir de la ville, Salomon ibn-Gabirol, Moïse ibn-Ezra qui y est né, Juda ha-Lévi qui y vint en visite. Ces personnages, aujourd’hui célèbres dans les lettres hébraïques, parlaient arabe. C’est à l’imitation de leurs voisins et collègues musulmans, qui écrivaient dans la langue du Coran, que ces poètes juifs ont voulu écrire dans la langue de la Bible.

C’est la découverte de cette poésie extraordinaire, surtout celle d’Ibn Gabirol, dit-il, qui l’a incité à la traduire. C’était difficile. Il fallait faire comprendre ce monde culturel de la poésie arabe et de la poésie hébraïque.

Il prend pour exemple, chez Ibn Gabirol, le mot zman ‘que hoy traducimos por ‘tiempo’ (que nous traduisons aujourd’hui par ‘temps’)’. Ce poète dit que ‘le temps’ empêche d’atteindre la sagesse. On pourrait penser, dit Saenz Badillos, qu’il s’agit des temps difficiles, [des circonstances]. Mais non, car chez les poètes arabes de cette époque, le même mot signifie ‘destin’ [donc le contraire des circonstances], une force personnifiée qui, chez Ibn Gabirol, en viendra à signifier pratiquement Dieu – et qui met obstacle à cette poursuite de la sagesse. Le mot zman n’a donc ici pas le sens que nous pourrions présumer, ni le même sens, fût-il biblique, que dans Qohèlèt (l’Ecclésiaste) où il est dit qu’il y a un ‘temps’ pour toute chose.

Anna Linda Callow raconte (en italien) que quand elle avait quinze ans, elle avait adoré un roman d’Israël Singer (1893-1944), le frère d’Isaac Baashevis. Dans la traduction, le traducteur avait laissé un certain nombre de mots dans la langue originale – et l’on devine, quoique Anna Linda Callow n’y insiste pas, que ces mots mystérieux avaient beaucoup de charme. Aussi, en poursuivant des études de lettres classiques à l’université, avait-elle saisi l’occasion de suivre des cours d’hébreu, qu’elle avait complété ensuite par d’autres langues des cultures juives, comme l’araméen.

Un jour, on lui a demandé de participer à des traductions du Zohar2, un livre majeur de la mystique juive médiévale. Ce gros livre se présente comme un commentaire de la Torah ; on y trouve donc les versets en hébreu, et le commentaire en araméen. C’est un jeu constant entre plusieurs nouveaux de lecture… et de traduction.

Anna Linda Callow parle de S. J. d’Agnon, prix Nobel de littérature avec Nelly Sachs, en 1966.

Après une hésitation, notre traductrice ajoute qu’à vrai dire, elle avait rencontré auparavant ce double jeu des citations en traduisant Agnon (1887-1970), un fondateur de la littérature hébraïque contemporaine. Elle dit que dans les romans d’Agnon, il y a quantité de citations bibliques ou talmudiques malicieuses, des bouts de versets qui semblent dire ceci – mais qui, quand on connaît le verset entier, veulent dire cela, tout autre chose ! Elle ajoute en souriant : Questa è la crudeltà di Agnon! ‘C’est toute la cruauté d’Agnon !’ … combien il est parfois méchant ! Elle ajoute que quand on traduit ce genre de chose, moltissimo va perduto.

En conséquence, dit-elle, quand on traduit Agnon avec mon amie Claudia, on a résolu ‘d’agnoniser l’italien’. Il faut porter la syntaxe de l’italien à son maximum de tolérance, pour la rapprocher de celle de l’hébreu ; en laissant, sans exagérer bien sûr, des mots hébreux ici et là.

Sivan Beskin, comme beaucoup de nos traducteurs, raconte (en russe) un peu son “parcours”. Il est probable que Nurith Aviv le leur a demandé. Il est clair, à la fois que ce parcours compte, et que nos personnages ne s’y résument pas.

Mais les parcours, ce sont souvent des trajets dans beaucoup de sens. Sivan Beskin explique que, oui, elle traduisait depuis le russe et un peu depuis le lituanien, vers l’hébreu, mais qu’un jour elle a voulu traduire des poèmes de Léa Goldberg (1911-1970) de l’hébreu vers le russe, na moj rodnoj jazyk ‘dans ma langue maternelle’.

Elle explique sans trop sourire qu’elle a traduit une partie des Chants de mon pays bien-aimé que beaucoup de gens en Israël croient être le pays d’Israël ! Mais non, il s’agit, nous dit Sivan Beskin, de la Lituanie et il faut être aveugle pour ne pas le voir. Elle a traduit aussi certaines des nombreuses histoires que Léa Goldberg a écrites pour les enfants, ‘de sorte que mes parents, qui ne comprennent pas trop l’hébreu, peuvent les lire à ma fille encore petite.’

Traduire d’une langue dans une autre langue, c’est pour moi se transformer en l’auteur que je traduis, et tenter d’écrire le texte de cet auteur dans une autre langue, comme s’il avait écrit dans celle-là. Le sens dans lequel on traduit ne fait pas de différence.

Puis elle se reprend. Elle nous explique qu’en fait de sonorités, l’hébreu lui paraît beaucoup plus limité que le russe. Après avoir expliqué cela, elle revient sur Léa Goldberg, qui connaissait le russe, et traduisait cette langue.

Traduire Goldberg en russe, c’est la ramener dans cette culture dont elle venait en arrivant chez nous, et qu’elle nous a transmise par ses nombreux textes et traductions.

Rosie Pinhas-Delpuech le dit d’emblée (en français) : ‘Je suis née à Istamboul’. Elle a publié, comme autrice, de nombreux livres chez Actes Sud. Son père parlait surtout français, sa mère surtout allemand, et la famille (comme souvent dans les Balkans3 ) parlait judéo-espagnol, cet espagnol que beaucoup de familles juives avaient emporté avec elles quand on les avait chassées d’Espagne après 1492, et après qu’elles avaient trouvé refuge, parfois après un épisode italien, dans l’Empire ottoman.

Mais ce n’est pas du tout la raison pour laquelle, je crois, je suis devenue traductrice un jour, plutôt tardivement dans ma vie.

Elle arrive en France à 18 ans, où elle soutiendra une thèse sur Cyrano de Bergerac, le vrai. Elle vit ensuite en Israël où elle enseigne la littérature française, puis revient en France. Elle a traduit de nombreux auteurs, depuis l’hébreu, le turc, l’anglais.

Vers l’âge de 18 ans je suis partie en France pour étudier, et à peu près à la même époque j’ai fait un détour par Israël. Et c’est là que j’ai entendu pour la première fois l’hébreu, que je n’arrivais à associer à aucune des langues que je connaissais, que je ne parvenais pas à lire, mais dont la sonorité m’a d’emblée frappée par son étrangeté, comme quelque chose de totalement inconnu et en même temps de familier, comme dans un rêve un peu.

Elle raconte ensuite, de façon émouvante, qu’étant revenue en France de façon plutôt définitive, elle a eu peur d’oublier l’hébreu. Elle a commencé alors à le traduire en français : pour ne pas l’oublier.

J’ai traduit beaucoup de livres. Mais je voudrais parler d’un livre que je n’ai pas traduit4.

Elle parle alors d’un livre d’une écrivaine d’origine égyptienne, Ronit Matalon : Qôl tse’adênû : ‘le son, la voix, le bruit de nos pas’. Elle décrit alors le livre en question, dont elle évoque ensuite le style.

Le livre me renvoyait à une traduction fondamentale dans ma vie, celle de Yaakov Shabtaï, Zikhron dvarim ‘Pour inventaire’, l’un des plus grands livres qui ait été écrit en hébreu moderne au XXe siècle, et dont la traduction a été pour moi une expérience bouleversante et fondamentale5.

Conclusion

Ces traductrices et traducteurs ont bien sûr chacun une histoire personnelle : là où ils sont nés, leur(s) famille(s), leurs études, là où ils vivent ou ont vécu, leurs désirs et souvenirs.

Mais il y a aussi l’histoire de leur oeuvre qui, tout autant que pour un écrivain, leur fait un chemin propre. De livre en livre, ils deviennent différents, accèdent à une vue différente d’eux-mêmes.

Il n’est pas si fréquent qu’on nous fasse entendre les traducteurs. Il faut dire tout ce qu’on doit, surtout nous autres les linguistes, à l’œil, l’oreille, l’expérience et le talent de Nurith Aviv.

NOTICES des images. Introduction. (1) Nurith Aviv lors d’un entretien avec Ruben Honigmann à propos de l’importance des prénoms, sur Akadem, mars 2026. Acte 1. (2) Les 3 DVD et le livret du coffret dont il est question. Acte 2. (3) Angel Saenz-Badillos, dans le documentaire, à 08’55. Acte 3. (4) Anna-Linda Callow, à 24’01. Acte 4. (5) Sivan Beskin, à 28’10. Acte 5. (6) Rosie Pinhas-Delpuech, à 54’50, (7) à 58’35.

  1. En français, on parle couramment ‘d’espagnol’, alors qu’en Espagne, pays de plusieurs langues différentes, on prend souvent soin de parler de castellano, comme le fait Saenz Badillos lui-même. L’inconvénient, si vous dites ‘espagnol’, est à peu près le même que si vous dites ‘il parle américain’ pour quelqu’un qui parle l’anglais des E.U. ou du Canada. L’Amérique, c’est grand. L’Espagne aussi. [↩]
  2. Il s’agit de l’édition de Giulio Busi, 2008, Zohar. Il libro dello splendore, Ed. Einaudi, où les trad. sont de A. L. Callow. [↩]
  3. On pense à ce que que raconte Elias Canetti au début de ses Mémoires, à propos de son enfance à Roustchouk : Roustchouk, sur le Danube inférieur, où je suis venu au monde, était une ville merveilleuse pour un enfant, et si je me bornais à la situer en Bulgarie, on s’en ferait à coup sûr une idée tout à fait incomplète : des gens d’origines diverses vivaient là et l’on pouvait entendre parler sept ou huit langues différentes dans la journée. Hormis les Bulgares, le plus souvent venus de la campagne, il y avait beaucoup de Turcs qui vivaient dans un quartier bien à eux, et, juste à côté, le quartier des sépharades espagnols, le nôtre. On rencontrait des Grecs, des Albanais, des Arméniens, , des Tziganes. Les Roumains venaient de l’autre côté du Danube, ma nourrice était roumaine mais je ne m’en souviens pas. Il y avait aussi des Russes, peu nombreux il est vrai. Elias Canetti, 1980 (1977 en allemand), Histoire d’une jeunesse. La langue sauvée, Ed. Albin Michel, p. 12. . Sur le sujet de la traduction, il faut lire les pages 20-21. Traduit de l’allemand par Bernard Kreiss. [↩]
  4. En fait, Rosie Pinhas-Delpuech l’a ensuite traduit, et le livre a été publié en français en 2012 : Ronit Matalon, 2012, Le Bruit de nos pas, Ed. Stock. L’original en hébreu est de 2009. Ronit Matalon, née en 1959, est morte en 2017. [↩]
  5. Yaakov Shabtaï (1934-1981). Son Zikhron devarim a été publié en hébreu en 1977. La trad. fr. de R. Pinhas-Delpuech a été publiée en 2007 chez Actes Sud. [↩]
François Jacquesson
François Jacquesson

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
François Jacquesson (3 septembre 2026). Traduire. Caramel. Consulté le 14 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16pvb


Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.