
Priés d’analyser ces deux mots français, on dirait : sou-venir et sou-rire. On doit pourtant trouver des sens différents au préfixe. On peut comprendre ‘sourire’ comme ‘rire en dessous’ (moins fort, un peu caché, par connivence), mais comprendre ‘souvenir’ comme ‘venir en dessous’ réclame plus d’imagination.
Il existe un autre décalage entre les deux verbes. En latin subridere existait avec un sens comparable à ‘sourire’, alors que subvenire signifiait ‘survenir, venir en aide’, comme le ‘subvenir’ français qui en est une imitation.
La tradition conjuguée du son et du sens, assez claire avec ‘sourire’, a été rompue avec ‘souvenir’, invention de date française. Qu’est-ce que c’est, la tradition ?
Acte 1. Anthropologie manquante du sourire
Les ethnologues, qui étudient les sociétés humaines, se sont occupé de leurs règles explicites ou implicites, de la vie pratique et imaginaire, l’habitat, le vêtement, les coutumes et les rites, les âges de la vie, l’alimentation, les chants, les devinettes, parfois les rêves – et bien d’autres aspects. Quand on a un aperçu du quart de la moitié de cela, c’est déjà beaucoup.

D’autres aspects de la vie sont moins décrits, non pas parce que les ethnologues ne les auraient pas vus, mais parce que c’est difficile à décrire : le sentiment de la solitude, l’ennui, le sourire 1. Est-ce qu’il y a des mots différents pour ‘s’esclaffer, rire, sourire’ ? Pour ‘se taire’ ?
Pour avoir enquêté moi aussi sur ces thèmes-là, avec les instruments à la fois plus faciles et plus indécis du linguiste, je sais la difficulté. En sherdukpen par exemple, ‘rire’ se dit za-, et ‘sourire’ ne’ne’ za-. Bon. Mais en disant cela, qu’a-t-on dit ? Est-ce que ne’ne’ za- serait ‘rire silencieusement’ ? Pas vraiment. Et cela ne résoudrait pas grand-chose, car on lit dans le Dernier des Mohicans2 :
’Twas done with Indian skill, said the scout laughing inwardly, but with vast satisfaction; and ’twas a pretty sight to behold! Though an arrow is a near shot, and needs a knife to finish the work.
— Voilà qui est fait avec l’adresse d’un Indien, dit le chasseur avec un air de satisfaction, et cela méritait d’être vu. Il paraît pourtant qu’une flèche a besoin d’un couteau pour finir la besogne.
Laugh inwardly ‘rire en soi-même, intérieurement’ – mais le traducteur a ignoré l’expression, en la réduisant à ‘dire’. Cela montre l’épaisseur de la difficulté – outre qu’on attribue aux Indiens d’Amérique une sévère retenue de leurs émotions, bien entendu ! Comme aux antiques Spartiates.
Le sourire a bien des façons3. S’agit-il d’une émotion retenue, d’un rire qui ne veut pas se manifester ? S’agit-il d’une émotion intérieure qui ne transparaît que par imprudence ? On peut imaginer de nombreux scénarios, à côté desquels ‘traduire’ d’une langue à une autre le mot sourire paraît bien pauvre.
*

Même lorsqu’on se borne à explorer la littérature, au lieu de se risquer à interpréter les attitudes dans des cultures vivantes, on reste incertain. Dans l’Enéide de Virgile, subridere apparaît 4 fois, mais toujours sous la forme d’une apposition subridens ‘sous-riant’ pour un personnage qui parle. Dans la vignette de quelques vers4 où le guerrier Mézence terrasse Orodès, ce dernier in extremis dit à son vainqueur : ‘tu te réjouis, mais toi aussi bientôt tu vas mourir’. Mézence lui répond :
ad quem subridens mixta Mezentius ira / nunc morere. ast de me diuum pater atque hominum rex / uiderit’.
Et à lui, Mézence, avec une joie mêlée de colère : Maintenant, meurs5. Quant à moi, le père des dieux et roi des hommes y verra.
Était-il possible de traduire par ‘souriant’ ? Oui, mais en supposant un sourire féroce et anxieux, ce qui semble avoir été, sinon la norme dans l’Antiquité6, du moins souvent le cas.
Ace 2. Souvenir et survenir

Le souvenir survient, sans convocation, ou il nous obsède. Il n’est pas notre esclave : bon ou mauvais génie, il rôde en nous presque comme chez lui.
Érec et Énide, le roman en vers de Chrestien de Troyes7, est une histoire d’amour difficile. La difficulté vient du fait que le guerrier Érec, très amoureux de sa femme Énide, en oublie de faire la guerre. Énide entend les ragots qui circulent, et finira par reprocher sa conduite à son mari8.

L’ancien français avait donc deux verbes différents : membrer ou remembrer (qui est passé en anglais), et sovenir, ici dans l’expression il l’en prit a sovenir. Chrétien en joue pour différencier deux aspects du “même” souvenir : la survenue et le contenu. Il n’est pas clair ici si c’est le choc du souvenir ou le poids qu’il prend, qui provoque la détresse, ou si c’est justement le cumul.
Il est en effet difficile de distinguer la surprise, quand un souvenir soudain vous vient, du poids qu’il prend à cause de la signification qu’il a. D’une part c’est vous que le souvenir atteint, votre “for intérieur” d’autant plus à vif que le souvenir vous est personnel, et d’autre part il s’agit bien du souvenir de quelque chose, qu’il est souvent possible de décrire.

Plus loin dans Érec et Énide, un des personnages secondaires, nommé Guivret, apprend qu’une belle dame avait été retrouvée près d’un chevalier mort. Cette histoire ne l’amuse pas du tout9 :

Ici, les choses sont plus simples : un propos rapporté à Guivret lui “remet en mémoire” (ou : “le fait se souvenir de”) Érec. Ceci évoque cela. C’est un appel, et la singularité précieuse du fait est soulignée : en cuer et en penser.
Acte 3. Souvenir et subvenir

On vient de publier en traduction française Les Mémoires poétiques d’une dame d’honneur de l’impératrice Kenreimon-in10. Ce sont les notes soigneuses d’une dame cultivée du Japon des XIIe-XIIIe siècle, Ukyō no Daibu ; deux siècles après Murasaki Shikibu. Le père de cette dame était d’ailleurs l’auteur du premier commentaire du Dit du Genji. Notre autrice a vécu longtemps, plus de 80 ans semble-t-il.

Ici, j’ai simplement noté pour mon usage personnel, au moment où soudain je les revivais en mon cœur et telles qu’elles me revenaient en mémoire, les choses que je trouvais touchantes, tristes, ou qui pour une raison indéfinissable me semblaient difficiles à oublier.
C’est le genre de phrase qui vous donne envie d’apprendre le japonais.
Les collections de jolis souvenirs avaient été mises à la mode, un peu dans l’esprit des cabinets de curiosité, par Sei Shōnagon au début du XIe siècle, dans ce qu’André Beaujard avait traduit sous le titre de Notes de chevet11. Il est difficile de ne pas voir le rôle essentiel des femmes de cour dans ces œuvres délicates et audacieuses, novatrices pour la langue et pour le ton.
Le cas particulier d’Ukyō no Daibu tient à ce qu’elle a vécu une période terrible, les dernières années du conflit violent entre le clan Taira et le clan Minamoto, raconté dans le Dit des Heike, et qui aboutit à la bataille navale de Dan-no ura, en 1185, quand la nourrice se jette à l’eau avec le tout jeune empereur, pour se suicider. Lafcadio Hearn a raconté dans Kwaidan cet épisode célèbre, et Masaki Kobayashi l’a transposé à l’écran en 196412.
Je raconte ce contexte (le “remets en mémoire”), pour tenter de cerner le poids des souvenirs, leur densité. Le grand amour d’Ukyō no Daibu était un homme du clan Taira, et il est mort dans cette guerre. Chacun sait (beaucoup savent) que le souvenir des morts est un aspect de nos vies.
Le jour anniversaire de celui dont la vie fut si brève, devenu écume sur les flots, se situe peu après le 20 du troisième mois. Comme d’habitude, seule avec mes sentiments, je réglai les différents détails de la célébration et me dis : une fois que je ne serai plus, qui pensera autant à lui ?13
Acte 4. Créer le souvenir
Ce qui précède laisse voir le souvenir comme quelque chose que vous subissez, qui viendrait de l’extérieur sur vous – alors même que vos souvenirs viennent de vous.

On devrait, ne serait-ce que par curiosité, chercher comment on les crée. Dans Prima persona, Giuseppe Pontiggia a consacré des réflexions à la lecture. Il écrit :
Je connais un poète qui, quand il lit quelque chose qui l’émeut, ne va pas au-delà. Il conservera un souvenir indélébile du moment où, au lieu de poursuivre sa lecture, il l’a interrompue. Je crois que la chose a du sens. Ce n’est pas flatteur pour l’auteur, qui est une fois de plus ramené, même positivement, à une lecture raccourcie. Mais idéalement, la leçon en est que la beauté, comme le soleil (et la mort, ajoutait La Rochefoucauld), ne peuvent être fixés des yeux longtemps. Un regard suspendu, pour des gens d’une sensibilité particulière, est le signe du sublime.14
Chacun jugera si cette méthode lui paraît plausible, et surtout efficace. Tous, nous nous sommes certainement efforcés, un jour ou l’autre, de figer un événement et de fixer son souvenir. Quand Ovide demande à l’Aurore de ralentir ses chevaux15, pour que la nuit demeure encore pour lui et son amante, est-ce qu’il ne veut pas grandir ce moment aux dimensions du temps tout entier, et donc nier l’oubli pour construire la vie comme si ce Souvenir lui devenait identique ?
*
Toutefois, le souvenir conserve une sorte ‘d’esprit de fuite’, ou d’indépendance, en ce sens que nous utilisons constamment des outils intellectuels que nous avons appris auparavant, par exemple des noms, sans pouvoir considérer à chaque fois qu’il s’agit d’un souvenir. Un nom qui m’échappe, comme un nom propre, et dont je suis certain que je le connaissais (je sais que je le sais !) : s’il me revient, s’agira-t-il d’un souvenir ?
Conclusion : On peut aussi
On peut aussi, comme fit Sei Shōnagon, collectionner les ‘choses qui font naître un doux souvenir du passé’. Voici la liste complète de ce qu’elle avait choisi16 :
Les roses trémières desséchées [de la fête de Kamo].
Les objets qui servirent à la fête des poupées.
Un petit morceau d’étoffe violette ou couleur de vigne, qui vous rappelle la confection d’un costume, et que l’on découvre dans un livre où il était resté, pressé.
Un jour de pluie, où l’on s’ennuie, on retrouve les lettres d’un homme jadis aimé.
Un éventail chauve-souris de l’an passé.
Une nuit où la lune est claire.

Plus loin dans son livre, l’autrice écrit17 : ‘Quand je contemple le clair de lune, je pense à ceux qui sont au loin, et il n’est pas d’autre moment où je me rappelle si bien les choses du passé.’ Elle écrit vers l’an 1000.
Bien sûr, si tel objet, comme une rose trémière séchée qu’on a gardée un temps, devient systématiquement un signal, la surprise disparaît et le souvenir s’épuise. Dans d’autres cas qu’elle décrit, une trouvaille inopinée recrée un moment évanoui, qu’on avait oublié dans l’intervalle. Quant à la lune claire, elle apparaît – souvent aussi en Chine – comme une sorte de passerelle par où les souvenirs vous viennent. Est-ce que les souvenirs viennent mieux en noir-et-blanc ? Ou dans l’ombre ?

NOTICES des images. Introduction. (1) Plusieurs des photos utilisées dans ce billet ont été prises en juillet 2026 dans la région d’Embrun (Hautes-Alpes). Acte 1. (2) et (3), voir la notice 1, ci-dessus. Acte 2. (4) et (5) Voir la notice 1. Acte 3. (6) Voir la notice 1. (7) La couverture de l’ouvrage cité. Références en note 9. Acte 4. (8) Couverture du livre de Giuseppe Pontiggia (1934-2003), référencé en note 12. L’ouvrage, à ma connaissance, n’a pas été traduit en français. Conclusion. (9) La lune vue depuis Vincennes, le 28 avril 2026.
- Françoise Grenand me signale un article de Pierre Clastres dans Les Temps modernes n°253, en 1967 : ‘De quoi rient les Indiens ?’ L’article a été repris dans la revue Terrain en 2013, dans le n°61 ‘Rire’. [↩]
- Traduction originale de Defauconpret, accessible ici. Le texte anglais de James Fenimore Cooper est accessible ici [↩]
- Caramel a abordé la question du sourire dans ‘La Joconde et son ombre‘. [↩]
- Virgile, Enéide X, 733-744. [↩]
- L’épisode est un remake du meurtre d’Hector, par Achille, en Iliade XXII 365. Mais ni ici, ni dans l’épisode proche d’Iliade XVI 852, le meurtre de Patrocle par Hector, on ne trouve rien qui puisse expliquer le subridens de Virgile. [↩]
- Servius : per iracundiam ridens loquitur et illud per irrisionem dictum accipitur. Pour le texte de Servius, voir ici. Il existe en grec ancien un verbe meidioō ‘sourire’, mais dans l’Iliade ses trois occurrences, souvent également au participe accompagnant celui qui parle meidioōn ou meidioōsa, impliquent le sourire cruel de celui ou celle qui frappe et l’emporte : VII 212, XXI 491 ; c’est probablement aussi le sens en XXIII 786. Dans l’Odyssée voir XX 301-302. [↩]
- Pour cette enquête, je me suis servi du ‘Dictionnaire électronique de Chrétien de Troyes‘. [↩]
- Érec et Énide, 2475-2480. La traduction est celle de J. M. Fritz, dans Chrétien de Troyes, 1994, Romans, Ed. Le Livre de Poche, coll. La Pochothèque, p. 139. [↩]
- Ibid., vers 4947-4951. [↩]
- Ukyô no Daibu, 2026, Mémoires poétiques d’une dame d’honneur de l’impératrice Kenreimon-in, traduit du japonais et comment par Michel Vieillard-Baron, Ed. Le Bruit du temps, 254 p. L’ouvrage est astucieusement complété par un Répertoire commenté des personnages. Ces Mémoires sont poétiques en ce sens que, comme toujours à cette époque-là, le récit et ses souvenirs sont illustrés par des waka, des poèmes, dont cette édition donne aussi la translittération du japonais, avec la traduction. [↩]
- 枕草子, Makura no Sōshi. Pour les anglophones depuis Arthur Waley, ce livre se nomme The Pillow Book, mais c’est très différent des Pillow Problems de Lewis Carroll. [↩]
- Voir là-dessus le caramel ‘L’étrange récit‘. [↩]
- Ukyô no Daibu, op. cit., p. 187. [↩]
- Giuseppe Pontiggia, 2002, Prima persona, Ed. Oscar Mondadori, p. 136. Conosco ad esempio un poeta che, quando legge qualcosa che lo emoziona, non procede oltre. Conserverà un ricordo indelebile del pounto in cui, anziché proseguire la lettura, l’ha interrotta. Io penso che la cosa abbia un senso. Non del tutto gratificante per l’autore, che si vede ancora una volta destinato (e proprio in un caso positivo) a una lettura dimidiata. Però il significato ideale è che la bellezza, come il sole (e la morte, aggiungeva La Rochefoucauld) non la si può fissare a lungo. Un sguardo fugace, per una sensibilità particolare, può segnare il culmine. [↩]
- Ovide, Amours I, 13. En réalité, Ovide laisse imaginer à l’Aurore comme il lui serait cruel d’abandonner Céphale : At si, quem mavis, Cephalum complexa teneres / Clamares : lente currite noctis equi ! [↩]
- Sei Shônagon, 1966, Notes de chevet, traduction et commentaires d’André Beaujard, Ed. Gallimard/Unesco, coll. Connaissance de l’Orient. L’extrait ici est p. 60 ; une collection analogue est p. 210-211. [↩]
- Ibid. p. 289. [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
François Jacquesson (10 août 2026). Souvenir et sourire. Caramel. Consulté le 13 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16nq2