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L’avenir du haut en bas

“Loin de moi (écrit Anne Cheng) la fictive unité d’un ‘monde sinisé’ selon une trajectoire d’expansion ayant la Chine pour origine et pour centre.”

Pour le sens dans lequel on écrit, vers la gauche ou la droite, vers le haut ou le bas, le chinois en a d’ailleurs changé. Nous constatons, comme dans les deux précédents billets, que la variation est à l’oeuvre dans le temps et dans l’espace, ici comme ailleurs.

Nous allons explorer, avec notre fil directeur, cette extrémité du monde : dans quel sens écrit-on ?

Acte 1. L’os, la tortue et le rhinocéros

L’écriture apparaît en Chine vers le XIIIe siècle AEC, sous la forme de formulaires de consultation des oracles. On prépare des omoplates, qui sont des os assez larges pour écrire des signes, puis surtout des plastrons (le dessous) des carapaces de tortues. On y applique des pointes chauffées et on interprète les craquelures produites.

Sur un certain nombre de ces carapaces travaillées, qu’on a conservées depuis cette époque à des fins d’archives, on a inscrit le propos de la consultation, et son résultat. L’exemplaire ci-dessus montre une photo sommaire à gauche et un schéma à droite. On y lit 6 inscriptions associées ; il s’agit, lors de deux journées différentes, de savoir comment procéder à des sacrifices. La disposition des inscriptions, faites après les consultations, dépend pour une part de l’espace disponible autour des craquelures qu’elles annotent ; mais pour une autre part comme le montrent les flèches du schéma, on suit un même procédé : d’abord de haut en bas, puis sur le côté disponible.

La plupart de ces dizaines de milliers de carapaces a été retrouvée sur le site d’Anyang, au nord de la province du Henan (située ci-contre). Je me demande souvent où l’on trouvait toutes ces tortues, et si elles n’ont pas été anéanties par la pratique divinatoire, mais les ouvrages sur l’écriture chinoise ne le disent guère.

Il existe aussi des inscriptions plus longues, dont la formulation est moins stéréotypée. Une de celles qui figurent ci-dessous rapporte un accident mortel lors d’une chasse au rhinocéros.

Je recopie ci-dessous l’inscription 3, à la façon dont elle est reproduite dans l’édition dont je me sers : horizontalement, de gauche à droite ( → ). Je l’ai divisé en trois lignes comme ci-dessus, et ai signalé un manque :

La 1re ligne horizontale ici correspond donc à la ligne/colonne verticale la plus à droite du n°3, dont les colonnes se lisent de droite à gauche ( ← ). Le rhinocéros est désigné par les 2 caractères à la fin de la ligne 2.

L’auteur a expliqué que la mort du ministre est due au fait que son char (3e caractère de la 3e ligne : on voit les deux roues) et le char du roi (8e caractère) se sont percutés et que le ministre a été éjecté de son véhicule. Le graveur a représenté différemment les deux caractères pour ‘char’ : le premier, celui du ministre, est cassé en deux morceaux. La lecture en chinois d’aujourd’hui donne deux fois le même caractère.

Ici, dans l’adaptation en caractères ‘modernes’, le rhinocéros est souligné en rouge, les deux chars (identiques) sont soulignés en bleu.
Modèles de passerelles rurales. XVIIe siècle.

Dans son Essai sur l’art chinois de l’écriture, Jean-François Billeter écrit1 :

C’est évidemment ce principe de base [chaque caractère se trace dans un carré imaginaire] qui permet d’écrire indifféremment le chinois en lignes verticales ou horizontales : les carrés dans lesquels s’inscrivent les caractères peuvent être juxtaposés sans inconvénient dans les deux sens. Traditionnellement le chinois s’est toujours écrit de haut en bas, en colonnes se succédant de la droite vers la gauche. Cette disposition a été adoptée dès l’origine et a prévalu jusque dans un passé récent. Les manuscrits anciens, montés en rouleaux, se parcouraient de droite à gauche.

Comme sur le Code d’Hammourabi ! En colonnes (↓) de droite à gauche ( ← ) ; voir le billet précédent. Viviane Alleton ajoute :

Néanmoins, cette direction n’a jamais été exclusive. Ainsi les inscriptions monumentales, comme celles qu’on voit au fronton des temples, contraintes par le support, étaient elles disposées horizontalement de droite à gauche2.

Partie supérieure d’une page de l’édition et traduction des ‘Entretiens de Confucius’ par S. Couvreur. La 1re édition est de 1895. Ici, une édition v. 1950.

Quand Séraphin Couvreur (1835-1919) édite et traduit en français et en latin les Entretiens de Confucius, il reprend la disposition chinoise ordinaire : on commence en haut à droite, on descend la colonne (↓), puis vers la gauche ( ← ). Quand il transcrit les caractères en alphabet latin, comme ci-dessus au milieu de la page, il suit la disposition latine, de gauche à droite ( → ).

Pages au début du 遼史 Liao Shi. Edition de 1872, Jiangsu. Certains caractères sont plus petits. Pas de ponctuation. Le début est en haut à droite, et quand on a lu la page de droite, on passe à la page de gauche.

Mais la roue tourne, si j’ose dire. J.-F. Billeter poursuit :

Les livres commençaient là où les nôtres finissent et se feuilletaient à l’envers. A Hong Kong, à Taiwan et parmi les Chinois d’outre-mer, cet usage se maintient, mais on a progressivement adopté en Chine populaire la ligne horizontale, lue de gauche à droite comme la nôtre. (…) Dans la mise en page des journaux, les typographes combinent avec bonheur les deux ordres.

Le début du ‘Mémoire sur les pays bouddhiques’ de Faxian (déb. Ve siècle). Edition moderne ( → ).

Cependant, en Chine populaire comme ailleurs, la verticale reste de règle en calligraphie.

Exemples de caractères simplifiés en RPC, avec la réforme de 1956.

L’écriture chinoise a été réformée en 1956 et 1958, en République populaire de Chine (RPC). Les variantes de caractères ont été pourchassées et, pour les caractères jugés compliqués, des versions simplifiées ont été diffusées (voir ci-contre). Hong Kong, Taiwan et les Chinois d’Outre mer (comme pour l’écriture verticale) ont maintenu l’écriture traditionnelle. Quand des caractères chinois ont été autrefois empruntés par des non-Chinois, comme c’est le cas des kanji au Japon, ils ont en général conservé l’aspect d’autrefois.

Le constat graphique est que l’écriture chinoise s’est rarement imposée sans que s’imposent en même temps les langues chinoises. Ni en Asie du Sud-est, ni en Indonésie, ni en Corée ni en Mongolie, ni chez les populations non Han du Sud-Ouest chinois, l’écriture chinoise ne s’est imposée – du moins de nos jours.

La colonne 1 (à gauche) indique les Etats ou régions autour de la Chine centrale actuelle, en commençant par le nord et dans le sens des aiguilles d’une montre. La 2e colonne indique les abréviations utilisées sur la carte schématique au-dessus. La 3e colonne indique le type d’écriture (voir le texte, ci-dessous). La 4e colonne indique le groupe linguistique de la langue majoritaire.

Le tableau ci-dessus, qui fait “le tour de la Chine centrale” est très simplifié. Dans chacun des Etats indiqués (ou même des régions), il n’y a pas qu’une seule langue en usage, ni qu’un seul système d’écriture, sans parler du fait que la plupart des langues est rarement écrite. Disons qu’on y trouve :

(1) ‘alph.’ : des alphabets (russe, mongol ou mandchou, arabe) ;

(2) ‘alph. + voc.’ : des alphabets où l’on indique les voyelles avec un petit signe pour chaque syllabe, ce qu’on appelle des alpha-syllabaires comme dans le hangeul en Corée (exemple ci-contre, hangeul, où l’appendice indiquant la voyelle est en bleu) ou toutes les écritures originaires de l’Inde. Rien de tout cela n’est “chinois”.

Il faut ajouter trois points importants au constat qui précède, qui n’indiquait que la situation d’aujourd’hui.

(A) Autrefois, dans plusieurs des états périphériques de la Chine, les lettrés parlaient et écrivaient en chinois, langue de culture. Au Vietnam par exemple, on a aussi utilisé des caractères chinois (chữ nôm 𡨸喃, ‘écriture du sud’) pour écrire le vietnamien, ce qui modère ce qu’on a dit plus haut ; cette écriture a été longtemps la seule disponible ; l’écriture actuelle à base d’alphabet latin date du XVIIe siècle.

(B) Autrefois et jusqu’à nos jours, beaucoup de ces langues ont emprunté des mots chinois ; sauf au Japon, elles écrivent aujourd’hui ces emprunts dans leur propre écriture. C’est souvent le cas des noms de nombre3, ou des points cardinaux4.

(C) Les écritures alphabétiques en provenance du Proche et du Moyen-Orient, comme nous l’avons vu dans le billet précédent à propos du syriaque ajouté à une stèle en chinois, ont pu être écrites verticalement, à l’imitation du chinois. L’exemple le plus spectaculaire est celui de l’écriture mongole.

Manuscrit peint mongol. L’inscription se lit de haut en bas (↓), puis vers la gauche ( ← ). Mais c’est une écriture alphabétique dont l’origine remonte aux alphabets araméens, et au ‘type phénicien’, où l’on écrivait en lignes horizontales ( ← ).5

Acte 4. Politique

Si les États énumérés dans le tableau qui précède sont aujourd’hui, pour la plupart, étrangers politiquement à la RPC, celle-ci est un empire qui a conservé (comme la Russie et les États-Unis) beaucoup de ses colonies anciennes à l’intérieur de ses frontières actuelles. Chacun sait que les Ouïghours, une population turkophone qui traditionnellement écrivait avec un alphabet venu du Proche-Orient, comme l’alphabet mongol, sont désormais très instamment priés de parler et écrire en chinois. Ils habitent une province qui s’appelle en chinois 新疆 Xinjiang ‘Nouvelle frontière’. Il en va de même au Tibet.

Les écritures sont une sorte d’emblème des enjeux de domination. C’est assez nouveau.

Ni dans l’empire perse dans l’Antiquité, ni dans l’empire moghol au Moyen-âge, ni dans l’empire ottoman à l’époque moderne, les chancelleries n’étaient très sourcilleuses sur les langues et écritures de l’Empire. Dans l’histoire biblique d’Esther, qui date des derniers siècles AEC, quand le roi Assuérus, sous l’influence de son ministre Aman, publie un édit contre les juifs6 :

On écrivit, selon tous les ordres d’Aman, aux satrapes du roi, aux gouverneurs qui étaient dans chaque province, et aux chefs de chaque peuple, à chaque province selon son écriture et à chaque peuple selon sa langue.

Une édition moderne du Pentaglotte.

En Chine du temps des 大清 Qing, dont l’aristocratie était d’origine étrangère, il existait un Bureau des traducteurs avec un dictionnaire ‘pentaglotte’ : mandchou, tibétain, mongol, ouïghour et chinois. Il permettait de transmettre correctement les ordres, depuis le Centre vers les Périphéries. Comme toujours, les traductions impliquent les comparaisons.

Françoise Bottéro a montré que la distinction entre ‘caractère simple’ wén 文 et ‘caractère composé’ zì 字, dans l’analyse chinoise, provient des travaux de Zheng Qiao 鄭樵 (1104-1162) et repose sur des analyses indiennes7.

Mais plus récemment le scrupule polyglotte se change en détermination centraliste. Ce n’est pas propre à la Chine. La Chine est un miroir des effets des formes contemporaines de la domination, coloniale ou non. Nous laisserons ici ces questions politiques, dont les écritures sont un signe.

Ce billet conclut une série de trois. D’abord ‘Le sens de la lecture‘, ensuite ‘Débats dans l’écriture‘, et maintenant ‘L’avenir du haut en bas’. Dans le premier, nous avons vu que certaines écritures anciennes pouvaient s’écrire dans les deux sens : ( → ) ou bien ( ← ), en inversant les lettres. Cela permettait, en arrivant au bout de la ligne, de repartir dans l’autre sens !

Cela suppose des caractères assez indépendants, sans liaison graphique entre eux, pour qu’on puisse les ranger dans l’un ou l’autre sens. Un peu comme on a fait avec les hiéroglyphes égyptiens ou les caractères chinois. Dès qu’un sens déterminé s’installe, les scripteurs vont avoir tendance, en écrivant vite, à simplifier les caractères et à les lier entre eux – dans une certaine mesure.

Il est très rare qu’on ait écrit de bas en haut. Le cas connus tiennent aux contraintes du support des inscriptions, ou au graveur qui n’a pas prévu assez de place ! Hormis ce cas et bien sûr les volontés décoratives, en général on a suivi des lignes dans les trois autres directions. Très souvent, l’écriture a compris la parole comme étant une série ordonnée comme une chaîne. Mais elle ne s’y résume pas.

La citation d’Anne Cheng dans l’introduction vient de sa leçon inaugurale au Collège de France prononcée de 11 déc. 2008. Anne Cheng, 2024, La Chine pense-t-elle ?, Ed. Collège de France, p. 40.

NOTICES des images. Introduction. (1) Illustration en couverture de Chen Kuangyu, Song Zhenhao, Liu Yuan et Matthew Anderson, 2021, Initiation à la lecture des inscriptions sur os et carapaces de la dynastie Shang, trad. de l’anglais (et chinois) par Chrystelle Maréchal, Ed. L’Asiathèque. Acte 1. (2) Op. cit., p. 165. (3) Position du Henan, voir l’artile Wikipedia ‘Henan’. (4) Op. cit. p. 257. (5) La copie de l’inscription n°3 se trouve dans le même ouvrage, même page ; mais j’ai réarrangé la copie pour que les trois segments correspondent à ce qu’on voit au-dessus. (6) L’adaptatio en chinois moderne vient du même ouvrage, p. 258. Acte 2. (7) Raphaël Petrucci, Encyclopédie de la peinture chinoise. Les Enseignements de la peinture du jardin grand comme un grain de moutarde, Ed. You Feng, 2000, p. 210. L’ouvrage se trouve aussi en ligne sur Gallica. Cette illustration complète heureusement le caramel ‘Exhibition des ponts‘. (8) Séraphin Couvreur, Entretiens de Confucius, V, § 6-7. (9) Pages 2 et 3 du texte du Liao Shi. Photo juillet 2026. (10) Cet extrait vient de Faxian, 2013, Mémoire sur les pays bouddhiques, édition. et trad. de Jean-Pierre Drège, Ed. Les Belles lettres, coll. Bibliothèque chinoise, p. 1. La trad. est : ‘Faxian se trouvait jadis à Chang’an où les manques de la Corbeille de la discipline (vinaya) le désespéraient. Pour cette raison, en la première année de Hongshi, qui était un an cyclique jihai (399), il prit l’engagement, avec Huijing, Daozheng, Huiying, Huiwei et autres, de se rendre en Inde (Tianzhu) pour y chercher des ouvrages sur les préceptes (śīla) et la discipline. 2. Ils partirent de Chag’an, passèrent la région de la montagne Long et parvinrent au royaume de Qiangui, où ils restèrent pour l’été. Quand la retraite de l’été fut achevée, (…)’. Acte 3. (11) Les exemples viennent de Viviane Alleton, 2008, L’écriture chinoise, p. 162. (12) Le fond de carte provient d’ici. Les annotations sont miennes. (13) Le tableau est mien. (14) L’exemple d’écriture coréenne vient d’ici. (15) L’illustration du manuscrit mongol d’un Jalamba ‘texte des 8000 vers’, provient de N. Tsultem et D. Sandagdorj, 1986, Mongol Zurag. Bref aperçu sur le développement de la peinture mongole, Section de la publication d’Etat, Ulan-Bator, pl. 119. L’ouvrage est en quatre langues : russe, anglais, français, espagnol. Acte 4. (16) Le dictionnaire pentaglotte. Photo juillet 2026. Conclusion. (17) Source de l’image de la tortue Manouria emys.

  1. J.-F. Billeter, 2010, Essai sur l’art chinois de l’écriture et ses fondements, Ed. Allia, p. 36. [↩]
  2. Viviane Alleton, 2008, L’Écriture chinoise. Le défi de la modernité, Ed. Albin Michel, coll. Bibliothèque Idées, p. 30. [↩]
  3. Voir le caramel ‘Les noms de nombre et la comparaison des langues‘. [↩]
  4. Voir le caramel ‘Quatre points cardinaux‘. [↩]
  5. On notera qu’il n’a pas suffi d’un quart de tour dans le sens inverse des aiguilles d’une horloge ; car alors on lirait les lignes successives en remontant. [↩]
  6. Esther 3, 12. trad. F. Michaéli dans l’édition de la Pléiade, dir. Ed. Dhorme, vol. II, p. 1542. L’hébreu est : מְדִינָה וּמְדִינָה כִּכְתָבָהּ וְעַם וָעָם כִּלְשׁוֹנוֹ medinah û-medinah ki-ktav-ah, we-‘am wa-‘am ki-leshôn-ô ‘chaque état selon son écriture et chaque peuple selon sa langue’. La Septante simplifie. [↩]
  7. Voir le résumé : https://hal.science/hal-04328614v1/document. [↩]
François Jacquesson
François Jacquesson

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
François Jacquesson (22 juillet 2026). L’avenir du haut en bas. Caramel. Consulté le 14 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16lus


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