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Débats dans l’écriture

Le caramel précédent nous a promenés en Suède, en Italie, en Crète, en Égypte, dans un tunnel à Jérusalem, à Istanbul et sur la côte phénicienne, au Yémen, en Éthiopie. Le sens de l’écriture de gauche à droite ( → ) ou inversement ( ← ) est moins évident qu’on ne le pense d’abord.

Le sens le plus économique, qui consisterait à repartir dans l’autre sens en arrivant au bout de la ligne, était bien représenté, mais a été abandonné au profit du “retour à la ligne”.

Poursuivons notre voyage – en commençant par un début.

L’essor

Dans le mythe de Platon, l’Atlantide était un vaste continent qui s’était effondré dans un cataclysme ; il n’en restait rien, sinon dans la mémoire de quelques Égyptiens.

Une aventure analogue s’est produite au Moyen-Orient ! Y avait existé un des premiers systèmes d’écriture inventés par des humains, sur un support qui a été assez résistant pour “arriver jusqu’à nous”.

Vers 3000 AEC, il s’agissait de signes indiquant des objets, accompagnés de chiffres, comme la tablette ci-dessus, de la fin du IVe millénaire AEC. On y voit des signes associés par case à des quantités : une liste ou un inventaire. L’ordre des cases a peut-être une signification, mais pas au sens d’une écriture formant des mots ou des phrases. Les spécialistes disent que l’assemblage des deux signes à gauche plus tard sera lu KU-ŠIM en langue sumérienne, mais qu’on ignore s’il l’était déjà à cette haute époque. Il désignait probablement le propriétaire ou administrateur.

Puis on a imaginé de donner plus d’ampleur au système, plus d’efficacité aussi, avec des signes simplifiés et plus nombreux, le plus souvent dans de l’argile molle qui, en séchant, faisait un support durable. On l’a appelé l’écriture cunéiforme1.

Le col du vase d’argent d’Enmetena, vers 2400 AEC.
Vase d’Enmetena. 35 cm de haut.

L’inscription ici est élaborée. Gravée dans le métal, elle conserve quelque chose des dessins d’origine, tout en étant formatée selon le nouveau régime : les courbes ont disparu. Les figures sont réduites à des compositions de traits et tendent à s’assembler comme auparavant : dans des cases.

Dans les 22 petites cases qui s’enroulent au bord du col du vase, la lecture dans chaque case va de haut en bas. Mais la lecture des cases va de droite à gauche ( ← ) . Voici le début de la lecture et traduction de l’inscription en langue sumérienne que faisait Thureau-Dangin2, pour ce que nous voyons ci-dessus :

Le lecteur attentif verra des difficultés, même s’il n’a pas en main son manuel préféré d’écriture cunéiforme3. Dans la colonne 3 puis dans la colonne 4, Thureau-Dangin lit une syllabe TE. Or si, comme on doit faire, on lit les colonnes de haut en bas, un signe susceptible d’être ce TE ne peut être que le 3e signe de la colonne 3 et le 2nd de la colonne 4 (PA-TE-SI, qui signifie ‘chef’). Il y a un problème. C’est pourquoi, si vous consultez le site du Musée du Louvre à propos de ce vase4, il vous est présenté comme ‘le vase d’Enmetena’ (et non d’Entemena). Ah, vous avez bien fait d’être attentif !

L’ordre des signes dans les colonnes n’est pas toujours facile à repérer, comme dans la dernière des 22 cases, qu’on peut aussi voir sur la photo du col du vase, à droite. On est donc content que ces gens aient rangé leurs signes dans des cases : cela met un peu d’ordre !

*

Hammourabi super-star.

J’ai l’air de plaisanter, mais pas du tout. S’il est un domaine où l’ordre a un sens – l’ordre au sens d’une succession précise de signes – c’est dans l’écriture. Et si l’on ajoute le fait, évident de nos jours, qu’il est important que les lois soient compréhensibles et bien connues, alors nous sommes heureux de constater que le Code d’Hammourabi, ce monument en langue akkadienne (une ancienne langue sémitique), est plein de petites cases bien faites.

Je vais lui rendre visite plusieurs fois par an, au Louvre. Je l’aime. Je parle bien sûr de l’étonnant monolithe de basalte de 2,25 m de haut, gravé vers 1750 AEC, que je soupçonne d’avoir servi de modèle à Stanley Kubrik pour le monolithe vibratoire de 2001 L’Odyssée de l’espace. Il y a toujours des gens devant. Je trouve (“allô, le Louvre ?”) qu’on devrait mieux expliquer ce monument aux milliers de gens qui viennent le voir. Par exemple, mieux indiquer où est le début de l’inscription, et dans quel sens elle se lit. C’est pourquoi l’image à gauche vous indique où ça commence.

Le début du Code d’Hammourabi. Vous vous souviendrez ?

Le début du Code est dans un style graphique solennel, archaïsant. Il suit le principe ancien : on procède par cases, analogues aux “cartouches” qui contenaient en Égypte les noms propres. Dans chaque case, on va de haut en bas. Les cases sont ordonnées de droite à gauche ( ← ) en lignes. Et la ligne suivante vient au-dessous, en recommençant à droite, “à la ligne”, sans effet boustrophédon.

*

Lentement à partir de 2500 AEC, les cases disparaissent ; on se met à écrire en lignes, et le sens de lecture devient de gauche à droite ( → ). Il a dû se passer quelque chose comme ceci :

On part de A, qui est la disposition par exemple sur le Code de Hammourabi. En faisant un quart de tour vers la gauche (dans le sens inverse des aiguilles d’une montre), on obtient B. Dès lors, on peut simplifier le jeu des colonnes et arriver à C. Qui est notre façon de faire.

L’image à droite, une tablette en langue akkadienne de ‘la malédiction d’Akkad’5 donne un bon exemple à l’époque de la 1re dynastie de Babylone vers 1700 AEC. Raymond Jestin en avait publié une translittération et traduction6. La lecture est de gauche à droite ( → ) ; la fin de l’inscription occupe une partie du revers.

Cette écriture dite plus tard ‘cunéiforme’ a eu un succès extraordinaire en Mésopotamie, à partir de son emploi pour la langue sumérienne. Sous des formes diverses, souvent très aménagée hors de son terrain de naissance mais reconnaissable, elle a donné des écritures pour beaucoup de langues différentes : sémitiques au Moyen et Proche Orient (akkadien et babylonien), indo-européennes en Iran (le vieux perse, qui est presque un alphabet) et en Anatolie (le hittite), et beaucoup d’autres. Certains alphabets, comme celui de la ville d’Ougarit, ont employé des tracés cunéiformes7.

On ne peut donc pas parler de “langue cunéiforme” : il ne s’agit pas d’une langue mais d’une technique d’écriture que les locuteurs de nombreuses langues différentes ont cherché à adapter à la leur.

L’Atlantide disparue et la diffusion de l’alphabet

Ces graphies cunéiformes, contemporaines des graphies hiéroglyphiques ou hiératiques de l’égyptien (voir billet précédent), se sont effondrées au cours du Ier millénaire AEC “sous la pression” des systèmes alphabétiques. Même si l’on pouvait pratiquer un emploi restreint des signes cunéiformes, avec quelques centaines de signes seulement, la question n’était peut-être pas dans la difficulté supposée de la méthode d’écriture. Les jeunes Japonais apprennent couramment un système encore plus complexe.

Début de l’inscription de la stèle de Si’Gabbor, ci-dessus. Musée du Louvre. La stèle est du début du VIIe siècle AEC, et l’inscription est en araméen. L’alphabet ressemble beaucoup à l’alphabet ‘phénicien’. On écrit de droite à gauche ( ← ).

L’essor du procédé alphabétique depuis le Proche-Orient avec le type ‘phénicien’ (voir billet précédent) est dû aussi au “support léger”, sur papyrus ou autre, au détriment du “support lourd”, les tablettes d’argile. Les tablettes sont bien pour des documents d’archive, mais s’il faut enregistrer des contrats mobiles et favoriser le commerce au long court le papyrus est meilleur. Le choix d’écriture est donc lié aussi à une transformation politico-économique : les archives d’état sont une chose, mais les réseaux commerciaux et financiers (que les Etats ont contribué à favoriser) en sont une autre. Mais les supports légers ont été moins bien conservés : l’exemple ci-dessus est sur une stèle.

Un fragment de manuscrit de Qumran en araméen : le Livre des Veilleurs, 1re partie du Livre d’ Hénoch. Vers 200 AEC, à 50 ans près. De droite à gauche ( ← ).

Au départ, la diffusion de l’alphabet est favorisée par la grammaire des langues sémitiques, qui faisait qu’avec moins de 30 signes, on s’y retrouvait. C’est là que l’alphabet s’est d’abord répandu : langues du nord-ouest comme l’hébreu mais aussi bien vers le sud (nabatéen, plus tard arabe) et vers l’est : araméen. La langue araméenne a servi de lingua franca dès l’empire perse sous le nom “d’araméen d’empire”8 et c’est cette écriture qui a remplacé, pour noter l’hébreu, l’ancienne écriture de type phénicien. Toutes ces écritures ont suivi le procédé initial : de droite à gauche ( ← ).

Dans un second temps, mais très tôt comme nous le savons déjà (voir billet précédent), l’alphabet a été emprunté pour d’autres langues que sémitiques, moyennant des accommodements parfois importants. Vers la Méditerranée, le grec a transformé l’usage de certains signes pour noter des voyelles, une innovation de grande portée, mais il a conservé les noms anciens des lettres (alpha, bêta, gamma) et leur usage comme chiffres pour la numération.

Erigée en 781, la stèle nestorienne de Xi’an, en Chine, décrit l’histoire d’une secte chrétienne parvenue jusqu’ici. Enfouie, puis retrouvée au XVIIe siècle, la stèle porte un texte chinois, mais en bas on lit un texte syriaque dont la partie principale est reproduite ici. Le syriaque, langue araméenne avec une écriture araméenne, se lit d’habitude de droite à gauche ( ← ). Ici, mimant l’usage chinois, elle commence à droite en descendant.

Vers l’Asie, des alphabets de type araméen sont la source de l’écriture du sogdien, langue iranienne attestée jusqu’en Chine, de l’écriture kharosthi dans l’Inde du nord-ouest, et des écritures ouïghoure et mongole. La question de l’origine et développement de l’écriture brahmi, source des écritures des Indes, n’est pas tranchée.

Question subsidiaire

Wikipedia en langue et écriture cherokee.

Comme on vient de le voir à nouveau, un système d’écriture est adaptable. Il y a beaucoup moins d’écritures que de langues qui les utilisent même si, comme on le voit bien en Europe, les utilisateurs ont souvent cherché à “customiser” un alphabet emprunté, à la fois pour mieux l’adapter à la langue, et par souci “identitaire” ! Les alphabets inventés à l’époque moderne l’ont été, en général, pour souligner de façon presque fétichiste la singularité de la culture qui portait l’innovation.

L’exemple ci-contre montre l’utilisation du syllabaire cherokee, inventé par le Cherokee Sequoyah (v. 1770-1843), adopté en 1825. La langue cherokee est une des rares langues iroquoiennes encore parlées. Le syllabaire est disposé comme l’anglais : en lignes successives, en commençant en haut à gauche  ( → ).

Le nom des arbres sequoia, a été inventé en 1847 par un botaniste autrichien, Stephan Endlicher, en hommage à Sequoyah.

On peut se demander si des gens qui sont habitués à utiliser une écriture pour leur langue admettent facilement d’en changer. L’hébreu a changé d’écriture au VIe siècle AEC, certes, mais le système était le même, le nombre des lettres aussi, et les graphies étaient assez proches. Les arabophones sont très attachés à leur alphabet, les sinophones à leur façon d’écrire (qui a pourtant connu des réformes), et les Japonais sont très contents de leur jonglerie avec deux ou trois façons d’écrire !

Conclusion

Notre enquête n’est donc pas terminée. Un prochain épisode nous emmènera encore plus loin. Dans les pays où l’on écrit de haut en bas.

NOTICES des images. Introduction (1) Inscription sumérienne. Dédicace de Shulgi à la déesse Nanshe, 2100-2050 AEC. Musée du Louvre, MNB 1371. (1). Atlantide apparue. (2) Tablette à écriture précunéiforme, époque d’Uruk III, fin du IVe mill. AEC. Musée du Louvre AO 29562. La notice du Louvre est ici. (3 et 4) Vase d’Enmetena, alors qu’il se trouve (juillet 2026) dans l’exposition ‘L’Eau primordiale. Leçons de Mésopotamie’ au Louvre. (5) Extrait de l’article de Thureau-Dangin cité en note 2. (6) la carte provient d’ici. (7 à 9) ‘Stèle du code d’Hammourabi’, au Louvre, juillet 2026. (10) Ce schéma est le mien. (11) L’image est celle du Musée, meilleure que les miennes. L’accès à la notice du Louvre est donné dans la note. Atlantide disparue. (12 et 13) Stèle araméenne de Si’Gabbor, prêtre du dieu Lune. Lieu de trouvaille : Neirab. AO 3027. Photo août 2017. (14) 4Q202 iii jk. Image provenant de Daniel Machiela, 2023, A Handbook of the Aramaic Scrolls from the Qumran Caves, p. 29. Accessible ici. (15 et 16) Les deux images viennent d’ici. Question subsidiaire. (17) Source de l’image ici.

  1. On peut aller voir la page Wikipedia ‘Ecriture cunéiforme‘, qui est très bien faite, avec beaucoup d’exemples référencés. [↩]
  2. F. Thureau-Dangin, 1897, ‘Textes chaldéens très antiques’ in Revue d’Assyriologie et d’archéologie orientale, vol. 4/1. Texte disponible sur jstor. [↩]
  3. Il en existe. On peut se servir de Lucien-Jean Bord et Remo Mugnaioni, 2002, L’écriture cunéiforme. Syllabaire sumérien, babylonien, assyrien, Ed. Geuthner, coll. Manuels. Dans la même collection, aussi de Lucien-Jean Bord, 2003, Petit lexique du sumérien à l’usage des débutants, qui est également efficace et facile d’accès. [↩]
  4. Voir sur le site des collections du Louvre. [↩]
  5. Voir la notice du Louvre ici pour AO 6890. [↩]
  6. Dans la Revue d’Assyriologie, vol. 39 (1942) dans ses ‘Textes religieux sumériens, suite’. [↩]
  7. Le terme vient du latin de la Renaissance et signifie au départ ‘en forme de clou’. Il a été employé par des médecins (dont Ambroise Paré) pour désigner certains os, et en botanique par Lamarck et De Candolle dans leur Flore française, 1778. Dans l’édition de 1815 consultable ici, le terme se trouve plusieurs fois, avec une définition p. 93. [↩]
  8. Même dans la Bible, pourtant attachée à l’hébreu “patrimonial”, les textes les plus tardifs sont en araméen. [↩]
François Jacquesson
François Jacquesson

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
François Jacquesson (16 juillet 2026). Débats dans l’écriture. Caramel. Consulté le 6 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16l78


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