Commençons par le plus récent. L’un des livres importants de ce début 2026, à mon avis, est Les Arbres de Nagasaki, de Véronique Brindeau, paru en mars chez Arléa. Huit petits chapitres décrivent à chaque fois un arbre qui a survécu à la bombe qui a explosé le 9 août 1945, 500 mètres à la verticale de Nagasaki, tuant en deux ou trois jours 70.000 personnes, et beaucoup d’autres ensuite.
L’autre livre n’est pas vieux non plus. L’auteure suisse Vanessa de Senarclens enseigne la littérature française à Berlin. Elle a publié en 2025 chez Zoé, à Genève, La Bibliothèque retrouvée, une enquête. Ce livre qui concerne au départ une bibliothèque constituée dans un château de Poméranie – Carlo Ginzburg vient de mourir – à la fois prolonge les essais de ‘micro-histoire’, en renouvelle le ton, et leur donne un style différent.
Acte 1. Véronique Brindeau, Les Arbres de Nagasaki.

L’un des beaux livres de ce début 2026 est Les Arbres de Nagasaki, de Véronique Brindeau, chez Arléa.
Caramel a déjà évoqué1, de la même autrice, sa Louange des mousses, un livre tout différent de la prolifération des ouvrages qui prétendent vénérer la Nature. Ici encore, Véronique Brindeau décrit soigneusement, avec une sobriété passionnée rare dans la littérature française, à la fois les objets et ce qui se lit à travers eux, avec eux.
Dans les Arbres de Nagasaki (78 pages), huit petits chapitres décrivent à chaque fois un arbre (ou un peu plus) qui a survécu à la bombe au plutonium qui a explosé le 9 août 1945, à 11h02, 500 mètres à la verticale de Nagasaki, tuant en deux ou trois jours 70.000 personnes, et beaucoup d’autres ensuite.

Son petit livre trouve le moyen, sans rien surcharger, de citer le travail de plusieurs photographes (Hayashi Shigeo, Yamahata Yōsuke ; Hatakeyama Naoya), des médecins (le Dr Hachiya, Paul Nagai), des écrivains (Ibuse Masuji, Ōe Kenzaburō), les roses envoyées par la famille d’Anne Frank au Musée de l’Holocauste de la ville de Fukuyama, un film de Tarkovski, avec un passage sur les pendules de Foucault.
Il est certain que le lecteur retiendra surtout ses descriptions des arbres. Leur survie, ou pas trop. La façon dont Véronique Brindeau décrit où ils sont, les registres qui en sont tenus (ou pas), le soin qu’on leur apporte souvent (ou pas). Les lieux, les moments, les couleurs ; avec deux pages remarquables (p. 38-39), à l’occasion de sa visite aux deux camphriers du sanctuaire Sannô, où elle décrit la récolte des ‘Cent paysages sonores’ les plus magnifiques. Et ce qu’ont choisi les gens de Nagasaki.
Lisant son livre, j’ai pensé à ces pèlerins de temple en temple que j’ai évoqués dans un autre billet2, dans la péninsule de Kii au Japon. Mais Véronique Brindeau, qui a l’air assez seule dans son voyage précis et prudent auprès de ces arbres dont beaucoup ont fait l’objet de relevés officiels (voir p. 70), outre la dimension de témoignage reconnue à ces arbres, raconte la façon dont ce témoignage est dit, est vécu. Le voisinage, les immeubles, la vie ordinaire. Elle décrit ce qui s’est reconstruit.
Mais ce qu’on ne peut percevoir, avant de gravir la longue montée de marches qui y conduit, c’est que l’école, rebâtie en 1984 sur le flanc de ce vestige restauré, en est toujours une. Avec ses dessins aux fenêtres, ses chants échappés de la salle de musique, ses enfants se dirigeant en rangs vers le terrain de sport, jouant dans la cour ou balayant, par groupes de trois, les quelques feuilles du chemin, l’un les ramassant, l’autre les glissant dans un sac, le troisième portant ce léger fardeau comme pour un jeu.
Au sortir de l’école, une collégienne s’est retournée vers la statue figurant un jeune garçon une colombe à l’épaule, s’est inclinée prestement dans sa direction. Puis elle est repartie, d’un pas d’oiseau, dévaler le long escalier aux marches blanches (…)
On dirait du Prévert. Véronique Brindeau n’appuie jamais. Cela aide à comprendre qu’en effet, il n’y a pas besoin. Elle trouve un ton qui nourrit l’élan de son enquête. Malgré ce sujet terrifiant, elle trouve l’énergie de ce ton ni tranquille ni inquiet dans le fait que les arbres en sont les objets et les sujets. Elle connaît les arbres, on le sent immédiatement – de même qu’elle connaissait les mousses dans l’ouvrage que j’ai cité au début, et qui lui aussi était fait de visites à des lieux.
Ces visites aux arbres, l’espèce de dialogue qu’ils promeuvent entre la mort et la vie, forment une galerie minutieuse et discrètement grandiose. Beaucoup de ces arbres, nous dit-elle avec une force que le contexte rend aiguë, vivent plus d’années que les humains.
De toutes classes, officialisés ou relégués, rétablis au contraire dans leur dignité d’arbres « victimes de la bombe », comme celui que l’on surnomme « l’arbre de fer » au temple bouddhique Hôren, en hommage à sa capacité de résistance, ils sont là, dans l’absolu de leur présence, telles des retenues dans le fleuve d’oubli.
S’arrêtant devant eux, c’est chaque fois un abîme (comment le dire autrement) qui s’ouvre dans le temps, à même la ville où l’on marche, devant ces arbres qui ont vu, et que nous regardons. (p.71)
Un livre émouvant. A la fin, elle revient sur le séisme de 2011, plus de 18.000 morts, qui provoqua aussi le désastre de la centrale de Fukushima. Elle évoque avec une émotion très contenue le pin qui avait survécu, protégé par le bâtiment effondré de l’Auberge de Jeunesse, et qui finalement est mort.
Elle raconte l’étonnante histoire du violon qui…
Acte 2. Vanessa de Senarclens, La Bibliothèque retrouvée, une enquête.

Vanessa de Senarclens enseigne la littérature française à Berlin. Elle est de nationalité suisse et a publié en 2025 chez Zoé, à Genève, ce livre qui à la fois prolonge les meilleurs essais de ‘micro-histoire’, en renouvelle le ton, et lui donne un style différent. La Bibliothèque dont elle décrit l’histoire a été constituée par deux propriétaires terriens de Poméranie, Friedrich Wilhelm von der Osten (m. 1786) et son arrière-petit-fils Karl von Bismark-Osten (m. 1952).
Les dates disent d’un coup d’œil l’ampleur de l’enquête. Un grand mérite du livre est de ne jamais s’égarer tout en racontant beaucoup de choses. La généalogie à la fin du livre, la carte simplifiée au début, sont indispensables. Vanessa de Senarclens suit sa bibliothèque – perdue dans la IIe Guerre mondiale, et peu à peu retrouvée grâce à ses efforts et ceux des amis, parents, correspondants. L’auteure a épousé un petit-fils de ce Karl, le re-fondateur, et c’est une des raisons qui l’a poussée dans cette enquête. Une autre est que, spécialiste de la littérature française du XVIIIe siècle, la constitution de la Bibliothèque l’a intéressée autant que sa reconstitution. De cette Bibliothèque évanouie et retrouvée, aujourd’hui surtout déposée à la bibliothèque universitaire de Łódź (pron. Woudj), en Pologne – donc au-delà du Rideau de Fer jusqu’en 1990, elle n’a d’abord connu que le catalogue.

Au début du livre (253 pages), elle nous raconte la vie d’émigrés de ses beaux-parents quand elle les a d’abord rencontrés, dans les années 1990, repliés près de Bonn. Cela lui permet de nous promener parmi les nombreux noms propres qui seront utiles à son récit : noms de lieux, noms de personnes ; une présentation de bonne société qui nous sera d’autant plus utile qu’elle sait bien que la Poméranie, peu de Français savent où c’est. Cela lui permet aussi de nous présenter, avec une photo, le Catalogue de la Bibliothèque, un meuble constitué de 16 tiroirs emplis de fiches classées. Il faut avoir travaillé avec des catalogues, ou avoir soi-même tenté d’en constituer, pour comprendre la fascination que peut exercer sur une historienne un catalogue… dont les objets ont disparu.
Le livre est ensuite construit sur les deux pans annoncés. D’abord la constitution de la Première bibliothèque au château de Plate (Plathe dans la norme allemande, Płoty en polonais) au XVIIIe siècle. Alors, le fameux catalogue s’anime : l’auteure nous décrit ce qu’elle retrouve du créateur de cette collection, et des ouvrages qui la composent. Il y a de quoi y trouver intérêt ! On me permettra de mettre en évidence (l’auteure y revient à plusieurs reprises et en donne une illustration p. 101) les fascicules de Maria Sibylla Merian, présentée auparavant dans Caramel3. Autour des livres, on voit surtout les gens : les auteurs et leur contexte, les lecteurs, la famille de Friedrich Wilhelm von der Osten. Elle n’oublie certes pas de montrer avec subtilité ce qu’on peut savoir du rôle des femmes de la famille. Elle évoque aussi au début du ch. 7 – car son livre est très loin d’être au passé – le tremblement de terre qu’a représenté en Allemagne, en 2022, l’arrivée des réfugiés venus d’Ukraine, et l’émotion considérable.
Une deuxième partie décrit ce qui s’est passé, ou pas passé, entre les deux personnages majeurs de l’histoire de la bibliothèque de Plathe, dans son château en Poméranie. Surtout ce qu’on sait le mieux, et qui concerne le re-fondateur Karl von Bismark-Osten (1874-1952 : sa mère était une Von der Osten, son père Philipp était un neveu du chancelier), sa famille, ses travaux pour agrandir et moderniser la bibliothèque. D’où le meuble des fiches ! Mais ces chapitres du livre prennent peu à peu, même si l’on a été aveugle ou sourd aux nombreuses évocations auparavant, une allure plus poignante. Les ch. 11 et 12 racontent, souvent de façon détaillée, les comportements comparables de l’armée nazie et de l’Armée rouge, les massacres systématiques, encouragés par les autorités successives, les pillages organisés d’en haut ou d’en bas (dont celui de la Bibliothèque), le tout endolori par le mépris viscéral des nazis pour les Slaves, et le mépris viscéral des Russes pour les Polonais…
De sorte que le chapitre suivant et dernier amène un souffle bienvenu. L’auteure y décrit ses dernières découvertes, modestement ses succès, et se réjouit de la bonne entente créée entre la famille Von der Osten et la bibliothèque universitaire de Łódź, ou de la participation constructive d’autres centres de recherche et d’archives comme Greifswald, Stettin/Szczecin, Berlin.
Tout son livre peut apparaître, pour beaucoup de lecteurs francophones, comme une excellente introduction à l’histoire humaine et politique de ces régions-là, que l’histoire récente remet sous les projecteurs, à cause de leur proximité à la Russie.
C’est un autre aspect que je choisis pour finir, disons le ton et le style. Vanessa de Senarclens, qui ne mâche pas ses mots dans certains cas, a trouvé pour guider son lecteur, certainement sa science, mais aussi de façon plus originale son talent d’écriture. Elle a varié les effets, et est résolument d’aujourd’hui dans sa description et son usage des techniques de recherche, mais elle a développé une continuité tonale qui permet au lecteur de la suivre sans à-coups à travers les siècles. Son style parvient à faire ce qui était peut-être le plus difficile : montrer comment les époques, aussi différentes et heurtées qu’elles soient, y compris la nôtre, peuvent pourtant être parcourues par un style qui les raconte.
Bien sûr, c’est l’idée concrète de « reconstituer » cette bibliothèque et son histoire qui peut servir de clé de lecture, de sujet. Mais il y a mieux, dans cette affaire. La démonstration sans tambour ni cymbales que nous pouvons raconter tout cela.
- Dans ‘Au niveau de la mousse’. [↩]
- Dans ‘religions syncrétiques‘. [↩]
- Dans ‘Maria Sibylla Merian‘ en mars 2019 ; on y revient obliquement dans ‘Métamorphose‘ en juillet 2022. [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
François Jacquesson (20 juin 2026). Deux livres d’histoire. Caramel. Consulté le 7 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16fqz