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Le récit et la science

Longtemps réticents à admettre ce cousinage avec les sciences humaines, ou la littérature, les scientifiques voient pourtant qu’il leur faut raconter les choses. Le succès public de certains de leurs livres les encourage.

Raconter l’importance de ce qu’ils ont trouvé, de ce à quoi ils ont contribué, cela suppose qu’on explique les contextes, l’histoire des débats et des enjeux. De sorte que, peu à peu, on constate qu’il s’agit d’une histoire.

On peut se limiter aux années de recherches où l’on a soi-même participé. Mais on voit vite que si l’on veut se faire comprendre, il faut expliquer davantage, raconter plus large.

Et finalement, il s’agit de l’histoire des sciences, qui s’avère n’être pas un appendice des sciences – mais sa pointe.

NOTE éditoriale à la fin

Tigre de Sumatra. Espèce en danger critique.

Les biologistes et les paléontologistes sont prudents avec le terme d’histoire parce qu’elle est souvent racontée comme si elle aboutissait à l’homme. On aurait à un début (qu’il faut bien choisir), disons l’Amphioxus, un « fossile vivant » témoin des premiers ancêtres des Vertébrés, puis on décrirait une série d’innovations dans un ordre destiné à aboutir aux Tétrapodes puis aux Amniotes… et on devine la suite. Et surtout la fin et le sommet : l’Homme !

J’ai raconté dans un billet récent1 pourquoi ce n’était pas si simple.

Les biologistes actuels n’aiment pas cette façon de faire. On voit depuis plusieurs années des schémas qui évitent la linéarité des anciennes ‘échelles des êtres’ et proposent des « modèles en buisson ». Comme ici :

On y voit trois domaines : Eucaryotes (il a fallu en mettre un en haut !), Bactéries et Archées. Le schéma a essayé d’être non pas “démocratique” puisqu’on n’a rien demandé à tous les autres, seulement à certains humains, mais “égalitaire” : tout le monde a autant de place2.

Il faut pourtant avouer que cette bienveillance perd beaucoup de son effet : le public n’y comprend à peu près rien. Il voit que les plantes sont en vert, forment un département médiocre sur un bord ; que les champignons sont signalés par un motif évoquant l’Amanite phalloïde, et les Métazoaires (aimablement expliqués par ‘[Animaux]’) par une sorte de peau de tigre.

On sent que le dessinateur était tendu entre deux volontés. D’une part ne pas faire de peine aux Hétérocontes (‘[Straménopiles]’) ou aux Acidobactéries, d’autre part essayer d’intéresser quelqu’un. Et en effet, ce n’est pas simple.

Bandicoot du désert. Espèce australienne auj. éteinte.

C’était beaucoup plus facile quand on négligeait les Hétérocontes, sans parler des Crénarchées, et que le narrateur, comme au temps de l’Abbé Pluche, de Diderot, de Buffon, captait l’attention de ses lecteurs avec des effets faciles.

– Faciles ? Ce n’est pas si sûr.

Illustration de Riou pour le ‘Voyage au Centre de la Terre’ : un ichthyosaure et un plésiosaure.

Louis Figuier (1819-1894), chimiste et pharmacien, l’un des plus grands vulgarisateurs scientifiques qui aient existé, a passionné des générations de lecteurs avec des livres sérieux sur l’histoire naturelle et la paléontologie, comme Camille Flammarion (1842-1925) le fera un peu plus tard pour l’astronomie. L’un et l’autre étaient des savants véritables, qui avaient trouvé indispensable de raconter les choses.

Dans le premier de ses ouvrages, La Terre avant le déluge (1863)3, source inspiratrice de romans de George Sand4, de Jules Verne et de bien d’autres, Figuier dit son respect pour l’oeuvre de Noël-Antoine Pluche (l’Abbé Pluche), Le Spectacle de la Nature (1732), un des plus grands succès de l’édition européenne. Il est difficile d’imaginer aujourd’hui l’engouement de l’Europe entière (le livre a immédiatement été traduit dans presque toutes les langues de l’Europe) pour un livre d’histoire naturelle, qui amenait ses lecteurs à s’intéresser à mille objets jamais remarqués et dont il montrait l’intérêt avec simplicité.

Neoglyphea inopinata – maquette. ‘Les Glyphéides, qui formaient un groupe florissant de crustacés décapodes au Jurassique, étaient présumés éteints depuis la fin du Crétacé…’

La seule comparaison qui me vienne à l’esprit est l’oeuvre de Jean-Henri Fabre (1823-1915), surtout les Souvenirs entomologiques, toujours réimprimés aujourd’hui et qui ont au Japon une grande célébrité : un homme calme, qui va dans les chemins, et remarque et décrit pour vous les petites bêtes dignes d’une grande attention.

Un fait “incontournable” : c’étaient des écrivains. Ils savaient raconter. Mais la partie était loin d’être gagnée d’avance. Intéresser les gens aux guêpes fouisseuses (un des grands succès de Fabre) ou aux étoiles dans le ciel, ou aux ichthyosaures (que Jules Verne a sur-le-champ pris à Figuier pour le Voyage au centre de la terre), je voudrais vous y voir.

Nous leur devons des décisions essentielles, par exemple dans les programmes d’enseignement. C’est par la force de persuasion de ces narrateurs qu’on a peu à peu établi (je vous épargne cette histoire fascinante, qu’on peut aussi parcourir en étudiant les anciens manuels scolaires) les programmes universitaires et ceux des lycées.

Parnassius apollo fransisci, auj. éteinte.

Il fallait aussi indiquer, au-delà de la passion commune de la collection, un sens à ces curiosités. Les petits élèves sont contents d’identifier des chrysomèles et des charançons ; plus grands, ils veulent comprendre pourquoi les Apollons sont des papillons si étranges. Et c’est là que tout change.

Acte 3. Buffon

Si vous allez à la Grande Galerie du Museum, au niveau 1 au fond à droite, derrière une porte qu’on a le droit de pousser, on voit le départ d’un grand escalier. A gauche se trouve une statue de Buffon habillé à l’Antique. Il écrit avec un stylet sur une table de marbre, posée sur un globe. Aux pieds de Buffon et du globe, diverses plantes et bêtes rampent, dont un chien qui lui lèche le pied gauche. Cette statue de Pajou date de 1776, donc du vivant de Buffon, décédé en 1788. Elle est bien antérieure à la statue, plus monumentale, de Buffon assis qui se trouve dans le Jardin des Plantes, face à la Grande Galerie. (Suite de l’histoire dans la NOTICE de l’image). Le buste en haut de la volée de marches, à droite, est celui de Blainville, l’inventeur des mots ichthyosaure et plésiosaure.

Buffon5 n’a pas tout inventé (même s’il avait tendance à le croire !), mais il a amené dans le discours public le souci des changements en grand. Il a profondément remanié notre rapport à l’égard des siècles. Même si la crise couvait depuis longtemps, c’est Buffon qui a fait exploser le “récit biblique”, non seulement de la “création en six jours”, non seulement des 6000 ans que les biblistes patentés accordaient à l’univers, mais de la création tout court.

Dans un de ses livres majeurs, Les époques de la nature6, au début de la Troisième époque. Lorsque les eaux ont couvert nos continents, Buffon écrivait :

A la date de trente ou trente-cinq mille ans de la formation des planètes, la terre se trouvait assez attiédie pour recevoir les eaux sans les rejeter en vapeurs. Le chaos de l’atmosphère avait commencé de se débrouiller (…)

Sifaka de Verreaux. En danger critique à Madagascar.

Le manuscrit de son texte montre7 qu’il avait écrit d’abord A la date de vingt-cinq ou vingt-six mille ans. Puis il avait corrigé : de 700 mille ans. Puis corrigé à nouveau : d’un million d’années

Nous savons aujourd’hui que même ce dernier nombre est très inférieur à la réalité. Mais si nous restons perplexes sur les retours d’humeur qui ajoutent des zéros sans justification, nous voyons aussi que Buffon usait de prudence doublement. Non seulement à l’égard des biblistes qui expliquaient que le monde avait 6000 ans ; mais à l’égard du public conciliant qui, convaincu des inepties des 6000 ans, avait pourtant du mal à imaginer des grands nombres.

Car il y a là un point décisif : comment comprendre ces territoires si lointains ?

Une classification des Vertébrés, dans la Grande Galerie de l’Evolution, au Museum de Paris. On notera que le choix de la série des branchements “aboutit” aux Oiseaux. Les Mammifères sont représentés par la civette.

Encore aujourd’hui, les enfants, les lycéens, les étudiants, mettent beaucoup de temps à se familiariser avec des échelles chronologiques aussi vastes. Elles ne prennent de l’épaisseur ou de la signification que si vous apprenez peu à peu de quoi ces étendues sont faites, si vous les calibrez avec des événements compréhensibles : les Algues puis les Fougères, les Hexapodes, les Plantes à fleurs, les Tétrapodes, les Dinosaures, les Oiseaux, les premières sortes de Primates, puis d’Homme, puis les principales grottes peintes !

Je suis en train de réintroduire un discours “anthropo-centré” qui a mauvaise réputation. Mais si vous voulez intéresser les gens, il faut aussi leur parler d’eux. Pas seulement d’eux, car les bons vulgarisateurs n’ont jamais fait cela, mais d’eux aussi. Il faut qu’ils aperçoivent où ils sont, dans cette histoire.

Cette culture des sciences naturelles, à propos des fossiles, de la géologie, des surrections des massifs montagneux, du dépôt des terrains sédimentaires, des âges successifs des sols et de la Terre – cette culture fournie par l’École, par de nombreux musées, par d’excellents livres, est indispensable pour donner sens à cette immensité. On comprend, a posteriori, quelle extraordinaire révolution ont produit des livres comme les Époques de la nature : ils ont avancé les jalons d’une “culture du temps”.

Coelacanthe.

Si ces étendues ne sont pas « nourries » de références et d’événements compréhensibles, de récits où les événements s’expliquent, elles deviennent translucides, les dates se délitent, les durées perdent toute consistance, et les mythes avec quelques milliers d’années se réinstallent sans qu’on n’ait rien dit.

La culture scientifique est elle aussi une culture narrative. Un récit soigneux, bien entendu. Mais le récit est indispensable.

NOTE éditoriale

Caramel a touché à ces questions de plusieurs façons. Par exemple dans un autre ‘Le récit et la science‘ (en juillet 2022) ; en toute rigueur, je devrais appeler celui-ci ‘Bis’. Les lecteurs ont repéré que ‘Le temps terroriste‘ (oct. 2022) avait des rapports étroits avec les squelettes divers et les façons de raconter, et même de vivre. Et il y a bien sûr ‘Combien avez-vous de pattes ?‘ Merci aux lectrices et lecteurs qui ont attiré mon attention là-dessus.

NOTICES des images. (1) Pongo pygmeus Orang-outan, en danger critique à Bornéo. Grande Galerie, Galerie des espèces menacées ou disparues. Les causes de la disparition progressive de l’animal, pourtant célèbre, sont la déforestation intensive et le braconnage. Acte 1. (2) Panthera tigris sumatrae Tigre de Sumatra, en danger critique. Grande Galerie, Galerie des espèces menacées ou disparues. Espèce “prospère jusqu’à la Seconde Guerre mondiale”. (3) Image partielle (l’image d’origine indique les sources d’après lesquelles elle a été construite), provenant de cette page, qui n’est pas excellente. Voir Eric Buffetaut, 1998, Histoire de la paléontologie, Ed. PUF, coll. Que-sais-je. L’ouvrage est partiellement sur Gallica, et accessible en format e-pub. (4) Chaeropus ecaudatus Bandicoot du désert, marsupial australien, espèce éteinte. Grande Galerie, Galerie des espèces menacées ou disparues. Acte 2. (5) Célèbre illustration de Louis Riou pour le Voyage au centre de la terre de Jules Verne. Riou venait d’illustrer La Terre avant le déluge de Louis Figuier (voir la note). Le nom scientifique Ichthyosauria a été créé par Blainville en 1833 ; Plesiosauria par le même auteur en 1835. Ces mots étaient composés sur le mot ‘saurien’, construit sur le mot grec sauros ou saura ‘lézard’. L’utilisation savante date de 1802, quand Macartney (1770-1843) a conçu la catégorie des Sauria. De nos jours, Sauria est le nom d’un clade (une catégorie phylogénétique) qui comprend à la fois les crocodiles, les dinosaures (dont les oiseaux), et le groupe des lézards au sens large. Le nom de Dinosauria a été formé un peu plus tard, en 1842, par Owen. (6) Grande Galerie, Galerie des espèces menacées ou disparues. Maquette de Neoglyphea inopinata. La Galerie explique ce nom peu commun : “LesGlyphéides, qui formaient un groupe florissant de crustacés décapodes au Jurassique, étaient présumés éteints depuis la fin du Crétacé. Un Glyphéide actuel a été identifié, en 1975, par des chercheurs du Museum dans les collections de la Smithsonian Institution à Washington. Au cours d’expéditions océanographiques aux Philippines, menées les années suivantes, les mêmes chercheurs en ont retrouvé plusieurs spécimens vivant à 200 m de profondeur.” (7) Grande Galerie, Galerie des espèces menacées ou disparues. Les sous-espèces de Parnassius apollo sont nombreuses et ont fait l’objet d’études approfondies. P. a. francisci (sous-espèce ou forme) Le Cerf, Raymond et Acheray 1939 a disparu de Haute-Loire (Massif Central).

Acte 3. (8) Le statue de Pajou repésentant Buffon en costume gréco-romain (c’est-à-dire immortel) était beaucoup plus visible quand les escaliers étaient les seuls accès aux étages ! Il faut maintenant la chercher un peu. La plaque posée sur le socle dit “Le cervelet de Buffon, offert au Museum par MM. Faujas de Saint Fond et Nadaud de Buffon, a été déposé dans ce piédestal le 17 octobre 1870.” Cela ne signifie pas que le cervelet ait été offert en 1870. Il semble que Buffon avait déclaré que son cœur devait revenir à Faujas, un de ses plus fidèles parmi les savants du Museum ; mais la famille était réticente. (9) Grande Galerie, Galerie des espèces menacées ou disparues. Propithecus verreauxi Sifaka de Verreaux, en danger critique à Madagascar. (10) Bronze d’après une sculpture de Louis-Ernest Barrias (1894). La sculpture, dite ‘Les Nubiens’ ou ‘Les Chasseurs d’alligators’ est au Musée d’Orsay. Voir ici. Acte 4. (11) Planche pédagogique, Grande Galerie de l’Evolution. (12) Myrmecophaga tridactyla Tamanoir. Grande Galerie, niveau de base. Conclusion. (13) Latimeria chalumnae Coelacanthe, en danger critique. Grande Galerie, Galerie des espèces menacées ou disparues. Cette espèce célèbre “appartient à un groupe de poissons sarcoptérygiens qui passait pour avoir disparu depuis plus de 65 millions d’années. Les paléontologistes en étudiaient les fossiles depuis le XIXe siècle. La découverte par les zoologistes d’une espèce vivante de coelacanthe date de 1938. Le coelacanthe demeure morphologiquement très proche des sarcoptérygiens qui vivaient il y a 380 millions d’années.”

  1. Le mythe et la science []
  2. Je trouve une réflexion semblable à la mienne chez quelqu’un qui a beaucoup plus d’autorité dans ce domaine, Michel Morange, 2017, Une histoire de la biologie, Ed. du Seuil coll. Points Sciences, p. 35. A propos de la façon de situer “l’homme en haut”, cet auteur écrit : N’est-elle pas encore influente aujourd’hui, soit directement par la position qu’occupent encore les êtres humains dans de nombreuses représentations de l’arbre évolutif soit aussi indirectement et de manière réactionnelle dans les efforts souvent maladroits et inadaptés de ceux qui, souhaitant s’opposer à cette vision ancienne, s’efforcent à tout prix de faire de la lignée humaine une branche quasi invisible de l’arbre évolutif. Dans les lignes qui suivent, Michel Morange explique son avis. []
  3. Le livre est accessible sur Gallica, dans plusieurs des éditions successives. Celle de 1863 , via Gallica, se trouve ici. Les squelettes d’ichthyosaure et de plésiosaure sont ensemble p. 9. Deux ichthyosaures p. 144, un plésiosaure p. 148, et la reconstitution graphique des deux bêtes par Riou est la fig. 122 p. 151. []
  4. L’une des sources du roman de Jules Verne est un court roman de George Sand, Laura. Voyage dans le cristal, publié quelques mois auparavant, à partir de janvier 1864 ; c’est un roman plutôt fantastique, dont les héros sont comme capturés par la fascination des géodes. On le trouve en ligne. []
  5. Pour Buffon, voir Jacques Roger, 1989, Buffon. Un philosophe au Jardin du roi, Fayard. A propos de l’oeuvre de Jacques Roger, voir aussi en 2025 un numéro des Cahiers François Viète : ‘Jacques Roger et l’histoire de la pensée scientifique’, avec un article de Stéphane Tirard, consultable ici. []
  6. Sur ce livre, outre les écrits de Jacques Roger, voir Paul Mazliak, 2006, La biologie au siècle des Lumières, Ed. Vuibert Adapt, p. 237-249. Tout le chapitre sur Buffon est remarquable, p. 193-251. Paul Mazliak est revenu sur Buffon dans un ouvrage plus récent (2022) : Buffon et Daubenton : Deux conceptions de l’histoire naturelle au siècle des Lumières, ed. Iste. Ce dernier ouvrage existe sous forme téléchargeable. []
  7. L’étude fondamentale est celle de Jacques Roger : Buffon, Époques de la Nature, édition critique, Mémoires du MNHN série C, tome X, 1962. On la trouve ici. Il existe d’autres éditions de ce texte fondamental, par ex. Buffon, 1998 (1971), Des Époques de la nature, Introduction et notes de Gabriel Cohau, Ed. Diderot Editeur, p. 83. Une autre édition, plus récente (2002), aux Editions Paléo. Voir aussi P. Flourens, 1860, Des manuscrits de Buffon, accessible ici. []
François Jacquesson
François Jacquesson

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
François Jacquesson (10 juin 2026). Le récit et la science. Caramel. Consulté le 15 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16db9


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